Je n'aime pas avancer sans savoir où je mets les pieds.
Le problème, c'est que depuis le réveil, on ne fait presque que ça. On avance dans un monde qui nous reconnaît mieux que nous-mêmes. Spectra nous l'a dit : HBG a nos profils, nos cartes neurales, nos signatures biométriques. Ils ne cherchent pas des inconnus. Ils cherchent des corps précis. Les nôtres.
Spectra nous gardait planqués, mais une planque n'est pas une solution. Elle nous avait aussi équipés, et chaque pièce de chrome venait avec une dette. Vingt mille eurodollars, un an de faveur. J'ai retenu ça. Dans cette ville, un cadeau est juste une facture qui n'a pas encore montré les dents.
La solution passait par Maman Cendre.
Avant ça, il a fallu traverser Kabuki. Des néons, des nouilles, des marchés couverts, des types qui regardent trop vite les mains et pas assez les yeux. Cabron est arrivé comme un problème de plus. Pas dangereux parce qu'il était fort. Dangereux parce qu'il était imprévisible, bruyant, insultant. Quand il a traité Epsilon de pute, j'ai cru qu'on allait perdre la mission sur place. Elle aurait pu le tuer. Je l'ai senti. Tout le monde aurait dû le sentir.
Maman Cendre, elle, n'avait pas besoin de hausser le ton. Rideau de perles noires, manteau gris cendré, ongles noirs, regard qui pèse. Elle nous a parlé comme on parle à des gens déjà engagés dans une dette plus grande qu'eux. Elle pouvait nous donner une voie vers des identités, mais il fallait travailler.
La morgue.
Des corps à reconnaître. Des noms à récupérer. Des prélèvements. Une glacière à ramener fermée, sans poser de questions.
Je n'ai pas aimé la glacière dès qu'elle en a parlé.
À la morgue, il fallait construire vite. On ne pouvait pas juste entrer comme des touristes de la mort. On a bricolé une histoire autour d'identifications de corps. Une famille, un médecin, des morts à reconnaître. Une couverture assez bonne pour gagner du temps, pas assez solide pour survivre à trop de questions.
Je me suis dirigé vers les archives. Il fallait des noms, des correspondances, des dossiers. Si on devait porter une identité, il fallait qu'elle ait assez de chair administrative pour tenir debout. Pendant ce temps, Gamma s'occupait des corps. Bêta cherchait les accès. Epsilon gardait la glacière et les zones sécurisées dans son viseur.
Il y avait des corps prévus. Trois féminins. Deux masculins avaient été évoqués parce que Delta aurait dû être là, mais Delta n'était pas avec nous. On a fait avec l'absence. On fait toujours avec l'absence, depuis le début.
La situation a fini par casser.
Un corps, du sang, une tête, une gorge, des gestes pour cacher ce qui venait d'arriver. J'ai aidé à faire disparaître ce qui devait disparaître. Égouts, bouche sale, improvisation. Je pensais qu'on pouvait encore limiter les dégâts. Peut-être que je me raconte ça pour dormir mieux. Je ne sais pas.
Les identités sont sorties des dossiers.
Eron Alken.
Rhino.
Je n'ai pas eu de souvenir. Pas de révélation. Juste un nom lourd, solide, presque trop évident. Rhino. Un truc qui avance, qui encaisse, qui ne fait pas dans la finesse. Ça peut servir. Je ne sais pas si ça me définit. Pour l'instant, je n'ai pas le luxe de choisir mieux.
Puis la glacière.
Une petite fille à l'intérieur.
HBG-KID-K03 derrière la nuque.
Il y a des moments où le monde arrête d'être compliqué et devient simplement inacceptable. Celui-là en faisait partie. Ce n'était pas une cargaison. Ce n'était pas un paquet. C'était une enfant numérotée.
Et après, il y a eu le verdict sur nous.
Nos corps ne sont pas terminés. Sortis trop tôt des cuves. Pas stabilisés. Quatre mois à vivre.
Quatre mois.
Je venais de prendre un nom à un mort pour rester en vie. Et on venait de m'apprendre que mon corps avait déjà commencé le compte à rebours.
Alors je vais faire ce que mon nouveau nom semble promettre.
Je vais avancer.
FORMERLY : SUBJECT_ALPHA
DATE : 2045 // KABUKI
NODE : NODE_ALP-01 // SECONDE_MAIN