Ghout
La boue ment moins que les gens.
J'écris parce que c'est bien de garder les traces. Angus disait ça. Je crois. Ou peut-être pas. Je sais plus bien.
Je me suis réveillé avec mal à la tête. Très mal. Il y avait deux bandages croisés, collés au sang. Ça tirait. Ça grattait. Ça sentait la paille, la crotte d'animal et la nuit mauvaise. Emma allait bien. Vraiment bien. Françus avait un crâne de vache sur la tête. Luffy était là. Ça, c'était bien.
Puis la porte a commencé à faire boum boum boum très fort.
Après, la porte a cassé. Un gros chien-cochon est entré. Pas un vrai chien-cochon normal. Un très gros. Malade. Avec des bosses. En colère. Il m'a choisi moi. J'ai couru vers la mezzanine avec ma lance. Je voulais monter. Je voulais aussi lui faire peur. J'ai même pensé à la posture de la tique, parce que dans ma tête ça avait du sens. Ça n'a pas marché. Il a tapé l'échelle, il m'a tapé aussi, j'ai reculé, j'ai eu mal, et puis Emma est tombée sur lui d'en haut. Elle l'a frappé très fort. J'ai vu ses yeux tourner dans sa tête. Après il a arrêté de bouger. Emma était couverte de jus sale du chien-cochon. C'était dégoûtant.
On a compris un peu après que le chien-cochon avait une maladie de porc. Pas pour les gens, apparemment. Tant mieux. Moi, j'avais déjà assez mal comme ça. J'avais aussi des trous dans la tête. Je me souvenais du feu. Je me souvenais qu'on avait bu. Je me souvenais de Merke. Je me souvenais qu'on avait fait quelque chose pour Iban et Angus. Une cabane aussi. Puis plus rien. Merke n'était plus là.
On est sortis et il y avait un vieux avec un fusil. Il criait pour sa ferme, pour Brutus, pour qu'on parte. On est partis. Il y avait une pompe avec de l'eau. L'eau était bonne. On a bu. Ça, c'était bien aussi. Moi j'ai essayé d'être discret derrière une plante. Je crois que j'étais discret. Peut-être pas.
Derrière la grange, il y avait une planche enlevée. Des traces de grattage, comme un animal qui creuse. Puis nos pas. Et les pattes de Luffy. On a suivi ça jusqu'à un endroit avec un feu éteint, des bouteilles, des traces de pick-up. Puis encore la route. Puis un bar qui s'appelait la Tête Bovine.
Moi je suis rentré normal. J'ai dit bonjour. Le monsieur derrière le comptoir m'a regardé bizarrement. Il avait la joue rouge. J'ai compris qu'Emma lui avait mis une gifle. Il a parlé de la nuit d'avant. Il a parlé de bandages. Il a parlé d'un crâne de vache qu'il appelait Christine. Plus tard je l'ai remise sur ma tête, parce que c'est un emblème d'animal et que je pouvais pas laisser ça là n'importe comment. J'ai même fait le signe EKKO en partant. Ça me semblait juste.
Derrière, sur le parking, il y avait un autre monsieur qui dormait dans un pick-up. Il puait. Ses mains sentaient comme les miennes. Très mauvais. Il y avait un tuyau au réservoir et une clé à molette avec du sang. Quand il s'est réveillé, il a dit que c'était moi. Il a dit que je lui avais déjà jeté de la merde dessus. Emma a remis les morceaux. Elle a dit qu'il m'avait frappé au visage, que j'avais saigné, qu'elle était allée chercher des bandages, et qu'elle avait giflé le barman après. Moi j'ai vu le sang. J'ai eu mal en me souvenant. Merke m'a dit un jour que si on me fait mal, il faut taper. Alors je l'ai planté avec ma lance. Après, Emma a essayé de le soigner, mais il est mort quand même.
Je sais pas quoi faire avec ça. Je crois que j'ai compris trop tard. Ou pas assez.
Le barman nous a raconté le reste. La rave. Le carburant siphonné. Merke repartie seule avec notre pick-up. On a eu de l'essence. On a suivi un papier jusqu'à la fête. Il y avait beaucoup de bruit. Trop. Des gens partout. Des gardes. Ils parlaient de Merke comme d'une folle qui avait traversé la foule en voiture et roulé sur des gens. Ça m'a pas plu.
On a trouvé un jeune homme tout cassé par les drogues. Il parlait bizarrement. Il disait que Merke parlait avec les morts. Il disait qu'on avait les mêmes tatouages. Il a appelé je sais plus comment des gens vers les marais. Numismates. Ou un mot du genre. Les humains ont trop de mots qui se ressemblent.
On a marché. On est tombés sur des humains nus. Beaucoup. Ils faisaient des exercices autour d'un grand truc bricolé avec Jean Dujardin en Brice de Nice. Ils disaient « ça farte ». J'ai dit « ça farte » aussi. Ça avait l'air de marcher. Un d'eux faisait tourner son sexe comme si c'était un grand moment. Emma l'a cassé. Les autres ont dit qu'il était cassé. J'ai trouvé ça cohérent. Ils nous ont dit que Merke était partie dans les marais avec le pick-up.
Là, je me suis senti mieux. Pas avec les gens. Avec les traces. La boue parlait plus clair qu'eux. On a vu le ponton. Les planches. Le kayak. On est montés dessus. Quelqu'un a tenu Luffy. Moi j'étais content que Luffy soit avec nous. On a traversé vite jusqu'à un petit bout de terre. Notre pick-up était là. Pas Merke. Quand on a ouvert, ça sentait la viande morte. Dans la boîte à gants, il y avait juste un saucisson.
Demain, je veux retrouver les traces de Merke. Et de l'eau. Et un endroit calme. Les gens parlent trop. La boue ment moins.