Bon. Je vais écrire parce que sinon, demain, quelqu'un racontera ça n'importe comment, et par « quelqu'un » je veux dire surtout les autres.
Le réveil
Déjà, le réveil. Catastrophique, oui, mais digne. Je me réveille dans une grange, dans la paille, avec une gueule de bois de compétition, Luffy pas loin, Ghout emballé comme une momie du pauvre, Emma qui pète déjà la forme comme si elle avait dormi dans un palace, et moi avec un crâne de vache sur la tête. Très beau crâne d'ailleurs. Très poli. Très classe. Bon, j'ai eu un moment de flottement sur le « pourquoi », mais ça me va assez bien, donc j'ai pas paniqué.
Le porc
Et là, boum boum boum dans la porte. Pas le petit bruit discret de la campagne, non. Le genre d'entrée qui dit clairement « bonjour, je viens vous tuer ». La porte éclate et un énorme porc malade rentre, gonflé de pustules, furieux comme un chef de rayon privé d'autorité. Le machin fonce sur Ghout, qui part vers l'échelle. Moi, pendant ce temps-là, je fais ce qu'un homme intelligent fait dans ce genre de moment : je me place. Avec Luffy. Fenêtre, ouverture, angle, circulation. Les autres appelleront ça « courir sur le côté », moi j'appelle ça avoir du génie tactique. Emma, elle, s'est jetée d'en haut sur la bête et l'a couchée à coups de gifles. Ridicule à voir. Efficace, je peux pas dire le contraire. Elle a fini couverte d'une bouillie infâme, mais enfin, chacun son élégance.
Les fragments
Ensuite on a dû recoller les morceaux de la veille, et là c'était plus pénible. Je me souvenais du feu. De Merke. De Ghout. D'un hommage à Iban et Angus. D'une cabane montée puis détruite, et de pas mal de picole. Le reste, flou. Merke, elle, avait disparu. Et je vais être honnête : ça ne me plaît jamais quand quelqu'un décide seul pour tout le monde puis disparaît au petit matin en laissant ses problèmes derrière. Surtout quand cette personne a déjà eu l'excellente idée de nous laisser des marques sur la gueule pour « assurer » je sais plus quoi. Je déteste les chefs. Même ceux qui prétendent ne pas en être.
Le vieux Jalvé
On sort de la grange, et on tombe sur un vieux fermier au fusil, bien décidé à nous faire comprendre qu'on n'était pas les bienvenus, que son cochon s'appelait Brutus, et que sa ferme n'était pas une auberge. Très bien. Je n'avais pas prévu d'y prendre pension non plus. On a bu de l'eau à une pompe, on a repris un peu figure humaine, et on a trouvé derrière la grange une planche démontée, des traces de grattage, puis nos pas avec ceux de Luffy. Rien que ça, ça racontait déjà assez bien l'état dans lequel on avait fini.
La Tête Bovine
On a suivi la piste jusqu'à un ancien feu de camp, puis jusqu'au bar de la Tête Bovine. Là, j'ai fait ce que je fais de mieux : observer les gens et comprendre qu'ils racontent toujours plus avec leur corps qu'avec leur bouche. Le barman avait la mâchoire en vrac, et il tenait beaucoup à récupérer un crâne de vache nommé Christine. Oui. Christine. Ne me regardez pas comme ça, c'est pas moi qui donne des prénoms à la déco murale des autres. Il nous a expliqué qu'on était déjà passés, qu'Emma lui avait mis une gifle, que Ghout avait besoin de bandages, et que tout le monde avait l'air plus ivre qu'intelligent. Possible. Très possible, même.
Sur le parking, il y avait le frère, allongé à l'arrière d'un pick-up. Un tuyau sortait du réservoir, une clé à molette pleine de sang traînait au sol, et l'odeur était à pleurer. J'ai pris la clé à molette, évidemment. Quelqu'un devait bien s'occuper des choses sérieuses. Le gars s'est réveillé, a commencé à parler à Ghout comme si c'était une bonne idée, et Ghout l'a empalé. Là, je l'ai dit clairement : on ne tue pas les gens. Pas comme ça. Pas pour ça. Trop tard. Emma a tenté de le rafistoler, mais c'était foutu. J'aurais aimé qu'on lui tire davantage d'explications avant qu'il y passe, mais la journée a choisi la manière forte bien avant moi.
La rave
Le barman nous a ensuite servi le reste de l'histoire. La rave. Le carburant siphonné à son frère. Le coup de clé à molette sur la tête de Ghout. Les bandages. Le caca jeté. Oui, cette phrase existe vraiment dans ma vie maintenant. Merke était repartie seule avec notre pick-up. On a négocié. On a récupéré de l'essence, des clés, et un plan bricolé à la main pour retourner à cette foutue teuf.
Sur place, que du grand art. Du son à te décoller les organes. De la sécurité qui se croyait investie d'une mission sacrée. Une « pote » à nous, soi-disant, qui avait traversé la foule en pick-up en écrasant des gens. Merke, encore. On a fini par mettre la main sur un jeune complètement retourné par la came. Emma le menaçait, moi je lui faisais miroiter un tour de magie, et à nous deux on a réussi à lui faire cracher l'essentiel : Merke était partie vers des « numismates », ou un truc du genre, du côté des marais. Honnêtement, le mot était déjà louche. Le bonhomme encore plus.
Les nudistes
Et puis là, le monde a décidé de devenir franchement absurde. Des nudistes. Une quarantaine, peut-être plus. Du yoga, des chants, des grands gestes, une idole bricolée avec Jean Dujardin en Brice de Nice planté au milieu comme si c'était le bout du monde. On leur demande Merke, ils répondent « ça farte » et nous montrent la direction des marais. L'un d'eux se met à tournoyer la bite avec une joie que je préfère ne pas détailler davantage, Emma le casse presque en deux, les autres chantent autour, et moi je me dis qu'à ce stade il faut juste continuer à avancer très vite avant que quelqu'un nous explique leur doctrine.
Les marais
Les marais, eux, étaient plus honnêtes. De la boue. Des traces. Un ponton. Des planches. Un kayak. On s'est entassés comme on a pu. Luffy a suivi tout le long, ce qui m'a surtout rappelé que lui au moins ne quitte pas les siens pour faire n'importe quoi au volant. On a fini sur un îlot. Notre pick-up était là. Merke non. Juste une odeur de viande avariée dans l'habitacle, et un saucisson planqué dans la boîte à gants comme la dernière blague d'un monde qui se fout clairement de ma gueule.
Demain, on repart. On retrouve Merke. Et cette fois, je préfère que tout le monde comprenne bien un truc : je ne suis peut-être pas « le chef », mais sans moi, cette bande se noie dans la première flaque un peu profonde.