Emma
J'écris ça ici parce qu'il y a déjà assez de crétins dehors pour raconter ma journée à ma place.
Je me suis réveillée dans une grange qui puait la paille, la bête et la vieille cuite, et franchement j'étais bien plus fraîche que les autres. Ça, faut le noter. Eux avaient la tête de travers, les yeux morts, la bouche sèche. Ghout avait déjà le crâne emballé comme un colis raté, Françus avait un crâne de vache sur la tête comme si c'était une idée normale, et Luffy traînait là-dedans au milieu de tout ça comme si le monde entier était devenu idiot pendant la nuit. Bon. Jusque-là, rien d'étonnant.
Après, la porte s'est mise à prendre des coups. Pas des petits coups de campagnol, hein. Des vrais. Le genre qui te fait comprendre que si tu restes assise dans la paille, tu vas finir en décoration murale. Et là, la double porte a volé, et on a eu droit à une énorme saloperie de porc, pleine de bosses et de pustules, bien vénère, bien moche, bien décidée à nous refaire le portrait. Évidemment, le machin a choisi Ghout. Évidemment.
Alors moi j'ai pas tergiversé trois heures comme un adulte qui veut faire un discours sur le civisme. J'ai pris appui, j'ai grimpé, j'ai bondi, je lui suis tombée dessus, et je l'ai allumé. Une bonne gifle, bien placée, et terminé. Le machin s'est couché d'un coup. J'ai juste récupéré sur moi toute sa soupe dégueulasse. Donc oui, j'ai sauvé la matinée, et oui, c'était immonde.
Après ça, on a essayé de remettre les morceaux dans l'ordre. C'était après le Puy du Fou. On avait fait un feu avec Merke et Ghout. Un hommage à Iban et Angus. On avait bu. Trop. On avait bricolé une cabane pour la détruire derrière. Le genre d'idée triste qui paraît brillante quand t'as de l'alcool jusque dans les os. Le reste, j'ai des trous. Je sais juste que Merke n'était plus là, et que ça m'a tout de suite agacée. Pas parce qu'elle me manque gentiment, hein. Parce qu'elle laisse des choses derrière elle comme une vieille traînée de problèmes. Déjà les tatouages. Déjà ses explications. Déjà sa sale manière de nous tenir.
On est sortis, et là un vieux avec un fusil nous a gueulé dessus pour sa ferme et pour son porc. Brutus, qu'il l'appelait. Ça lui allait bien, tiens. Le vieux voulait surtout qu'on dégage. On a trouvé une pompe, de l'eau potable, on a repris un peu forme, et pendant que Ghout jouait à se croire invisible derrière une plante, on a trouvé les traces derrière la grange. Une planche démontée. Des griffures. Nos pas. Ceux de Luffy. Pas besoin d'être oracle pour comprendre qu'on était passés par là dans un état lamentable.
Les traces nous ont menés jusqu'à un vieux feu de camp, puis jusqu'au bar de la Tête Bovine. Là, j'ai commencé à récupérer des bouts de la nuit. Le barman avait la mâchoire en vrac. Apparemment, Ghout avait balancé de la merde sur le frère, le frère lui avait ouvert le crâne, j'étais allée réclamer des bandages, le barman m'avait mal parlé, et je lui avais collé une baffe. Franchement, jusque-là, ça me ressemble assez pour que j'y croie.
Après, ça s'est moins bien passé. Sur le parking, il y avait le frère, allongé à l'arrière d'un pick-up, avec un tuyau dans le réservoir, une clé à molette pleine de sang à côté, et cette odeur ignoble sur ses mains. Il s'est réveillé, il a parlé à Ghout comme à une merde, Ghout l'a planté avec sa lance. J'ai essayé de le soigner. Oui. Moi. Je l'ai fait. Et ça n'a servi à rien. Il est mort quand même. J'ai fait la maligne, j'ai parlé de diplôme, mais en vrai ça m'a juste rappelé que la politique, c'est pas encore exactement le fort de tout le monde.
Le reste, ça a été une longue piste de débiles. Le barman nous a expliqué le carburant siphonné, le coup de clé à molette, Merke qui repart seule avec la voiture. On a récupéré de l'essence, des clés, un plan griffonné, et on est allés à une rave. Un champ pourri de son, de types défoncés et de sécurité qui se prenait pour l'armée du monde neuf. Ils nous ont parlé de la folle aux mêmes tatouages que nous, celle qui avait traversé leur fête en pick-up et roulé sur des gens. Merke, évidemment.
On a chopé un jeune éclaté, on l'a traîné un peu plus loin pour qu'il parle. Il me caressait la joue avec ses grands yeux morts, il racontait que Merke parlait avec les morts, qu'on était pareils, qu'on avait les mêmes marques, qu'elle était partie chez des « numismates » ou je sais pas quel mot à la con, vers les marais. J'ai même joué la magicienne deux minutes pour le faire cracher ce qu'il savait. Honteux. Efficace.
Et après, les marais nous ont offert le bouquet final : une bande de nudistes en train de faire leurs délires autour d'une espèce de totem avec Jean Dujardin en Brice de Nice au milieu. Oui. J'écris bien ça. Un type nous a fait son hélicobit de grand prophète nu. Je lui ai collé une patate. Très fort. Il s'est plié comme un insecte mouillé, ses potes ont commencé à brailler qu'il était cassé, et moi j'avais juste envie de trouver Merke avant qu'elle n'écrase encore d'autres abrutis.
On a fini dans la boue, sur un kayak, avec Luffy qui suivait, jusqu'à un îlot où notre pick-up nous attendait. Pas Merke. Juste l'odeur de viande morte. Et dans la boîte à gants, un saucisson qui pourrissait là comme la blague la plus sale du monde.
Demain, je la retrouve. Merke. Et cette fois, ce sera pas les vieux, les videurs ou les nudistes qui me diront comment je dois m'y prendre.