1) Récit officiel
Je vais l’écrire proprement, parce qu’après, ça devient toujours “un coup de chance”, ou “un truc qui s’est fait tout seul”. Non. Ça s’est fait parce que quelqu’un a tenu la barre quand il fallait, et oui, je parle de moi.
On se réveille et je tombe sur le premier signe que quelqu’un nous a tourné autour pendant qu’on dormait : la porte du garage ouverte, et des traces boueuses qui font le tour de la voiture comme une inspection. Je commence par vérifier qu’Emma est bien là, qu’elle n’a pas disparu dans la nuit, puis je me penche sur la boue. Ça ressemble à des pas humains, énormes, pieds nus… et le pire, c’est que ce n’est pas “seul” : je repère aussi un autre passage, plus petit, avec des bottes. Deux gabarits. Deux présences. Deux façons de marcher. Là, tu comprends qu’on n’est pas dans la visite d’un idiot perdu, mais dans le truc qui te regarde, te jauge, et repart sans se presser.
Je réveille Angus et je lui dis ce qu’il faut savoir. Angus fait ce qu’il sait faire : il fait le tour de la maison, vérifie les entrées, les planches qu’il avait posées. Rien n’a bougé : pas d’autre intrusion, pas de passage par une fenêtre. Conclusion simple : c’était le garage, et c’était volontaire. Et pendant qu’on essaye de ne pas se monter la tête, on acte un truc important : Ghout est parti chasser à l’aube. C’est “son habitude”, paraît-il. Moi je dis juste : parfait timing.
Je ne vais pas mentir : j’ai hésité à suivre ces traces-là, surtout vu la taille des empreintes. On n’était pas armés comme des rois, et “courir vers l’inconnu” c’est une belle phrase de chef… sauf que je ne supporte pas les chefs. Moi, je préfère l’efficacité. Alors j’ai fait ce que je pouvais faire de mieux : utiliser Luffy, mon chien, l’instinct, et rester prudent.
Et puis la situation a cessé d’être “des traces”. Elle est devenue “des mains”.
Il y a eu ce moment où Luffy s’est jeté au cou, où il a tenu comme il tient toujours, et où, en face, le type a répondu avec une brutalité bête : un coup de tête, un bruit sec, un crack, et Luffy tombe au sol inanimé. Le genre de seconde qui te fait oublier le reste du monde. Je n’ai pas réfléchi. Je me suis énervé. J’ai lancé mon couteau. “De rage”, oui. Le couteau se plante à la base de la nuque, et je le vois s’effondrer, lentement, comme une armoire qu’on pousse.
Après ça, on n’a pas eu le droit au soulagement. Parce qu’il y avait encore quelqu’un : un vieux, planqué derrière un tracteur, arc en main, prêt à encocher. Ça, c’est le genre de menace qui ne crie pas mais qui tue quand même. Et au milieu de tout ça, je le dis clairement : j’ai posé ma priorité. “C’est bon, je m’occupe de mon chien.” Parce que personne d’autre n’allait le faire à ma place, et parce que Luffy, c’est pas une “ressource” : c’est la seule créature dans ce groupe qui n’a jamais triché sur ce qu’elle ressent. On arrive à le stabiliser. Il reste inconscient, mais il ne glisse pas plus bas. Ça, je l’écris parce que je veux m’en souvenir : dans ce monde, parfois, “tenir” est déjà une victoire.
Le vieux, lui, a même essayé de gifler Emma à un moment… et il s’est ridiculisé tout seul, parce qu’il a oublié qu’elle était petite. Sa main a juste fouetté l’air au-dessus de sa tête. Ça a duré une seconde, mais c’était révélateur : ces gens-là aiment humilier. Emma, évidemment, lui a répondu comme elle sait répondre : elle lui a rendu le genre de douleur qu’on n’oublie pas. À un moment, le vieux lève la main pour la gifler et se tord de douleur en se tenant l’entrejambe — quelqu’un dit même qu’elle a dû “en faire exploser une”. Je n’ai pas besoin d’en rajouter : j’ai vu sa manière à elle de régler ce genre de problème.
Plus tard, quand on a repris un souffle, on parle de l’arc récupéré et des flèches. Les flèches, je les ai gardées sur moi, oui. Et oui, j’ai eu l’idée de les empoisonner, et même l’idée de les lancer à la main. Les autres appellent ça “n’importe quoi”. Moi j’appelle ça : anticiper.
Après la violence, on s’est remis à la seule chose qui nous garde en vie : l’organisation. On camoufle le camion, on va chercher branchages, feuillages, grandes feuilles, on perd du temps mais on gagne de la discrétion. Pendant que les autres se bougent, je cherche ce qui manque toujours : de quoi soigner. Je commence par le soin, parce que d’abord le groupe, ensuite les ennemis.
Le soir, on fait ce qu’on oublie trop souvent de faire : on mange ensemble. Pas “un truc avalé debout”. Un vrai repas, un festin, un feu, des rires, des déboires racontés. Je fais celui qui s’en fout, mais je sais ce que ça fait : ça recolle un groupe.
Et puis il y a eu le sanglier.
Je vais être honnête : j’ai vu beaucoup de trucs moches depuis le début, mais là, on a eu un mélange d’horreur et de comédie noire. Emma glisse derrière l’animal, arme le bras, et lui met un coup qui finit l’histoire : dans les bourses, au point que “ça explose au contact”. Le sanglier s’effondre, hors de combat. Et quelqu’un s’approche et lui tranche la gorge pour en finir. Voilà. La survie a parfois un sens de l’humour qui donne envie de vomir.
Et comme si ça ne suffisait pas, on a ensuite eu droit à l’idée la plus absurde de la soirée : fabriquer une fronde / un lance-pierre avec… la peau du sanglier, et “ce qui reste” comme élastique. Je n’ai pas inventé : c’est sorti de nos bouches. On est devenus ce genre de gens.
Quand on se croyait enfin tranquilles, deux types arrivent. Ils ne sont pas armés “visiblement”, mais Igor a des mains solides, et tous les deux ont un signe : le petit doigt manquant à la main droite. Et surtout, dans le dos, un dessin : on reconnaît le logo d’EKKO, ce groupe qu’ils appellent “les Echos”. Ça clope, ça regarde notre SUV et ça dit “beau matos”. Là, j’ai senti le groupe se raidir, et j’ai fait pareil.
Ils testent. Ils parlent. Ils posent des questions sur le Puy du Fou sans vraiment répondre. Et puis ils lâchent : “Combien pour la petite ?” Je ne vais pas écrire ici ce que j’ai eu envie de faire à ce moment-là, parce que je veux rester un homme bien. Mais j’ai vu Emma s’avancer, j’ai entendu sa réponse, et j’ai vu le “shlack” de la gifle. Et Igor… il aime ça. Il aime les gifles. Ils partent même sur un “petit concours”. On se retrouve à vivre une scène où une gifle remplace une lame. Dans ce monde, c’est déjà un miracle tordu.
Et oui : ils ont demandé si je voulais vendre mon chien. J’ai répondu net : non. Ni moi, ni Luffy, on est à vendre. J’ai proposé un sanglier, s’ils voulaient faire semblant de discuter commerce. Ils ont dit qu’ils avaient de quoi bouffer. Très bien. Au moins, ils repartent sans nous avoir pris quoi que ce soit.
Je termine sur ça : tout ce qui s’est passé aujourd’hui prouve une chose. On n’a pas besoin d’un “chef” qui parle. On a besoin de quelqu’un qui fait le sale boulot quand ça compte, qui tient le groupe, qui tient le chien, qui tient la tête de la gamine quand elle est prête à exploser, et qui sait dire non quand on essaye de lui prendre ce qu’il aime. Mon plan pour demain est simple : je garde les flèches près de moi, je garde Luffy près de moi, et je garde un œil sur EKKO. On peut survivre à des monstres. Mais survivre à des gens organisés, ça demande autre chose : de la mémoire, et de la prudence.
J’ai beau faire le malin, le bruit du crack quand Luffy a pris ce coup, je l’entends encore. J’ai peur que ça revienne d’un coup, la nuit, quand je fermerai les yeux.
Je dis que je déteste les chefs, et c’est vrai. Mais parfois, quand Angus parle “comme si c’était évident”, j’ai envie de lui hurler dessus juste pour lui rappeler qu’il n’a pas le droit de nous ranger dans des cases. Et juste après, je me déteste parce que je sais qu’il essaye juste de nous garder vivants.
Je me demande vraiment si on ne m’en veut pas personnellement. C’est idiot. Je le sais que c’est idiot. Mais entre “tu passes en premier”, “ton chien prend”, “tu dois choisir”, ça fait beaucoup de coïncidences dans une même journée.
Et il y a un truc plus sale, que je ne dis à personne : quand je suis sous tension, j’ai ce vieux démon qui gratte, l’envie de me calmer “comme avant”, par une mauvaise solution. Je ne l’ai pas fait. Je ne le ferai pas. Mais je sens que ça tourne dans un coin de ma tête, et ça me met en rage contre moi-même.
Dernière pensée : voir Emma exploser les couilles d’un sanglier, puis gifler Igor, ça devrait me dégoûter. Et pourtant, ça m’a… rassuré. Parce qu’elle n’est pas “la petite”. Elle est une lame. Et si je dois jouer au père de substitution dans ce groupe de cassés, alors je préfère qu’on soit entourés de lames.
Non. Ni moi, ni Luffy, ne sommes à vendre.