Emma
J’écris ça maintenant parce que mon carnet, lui, au moins, il ne fait pas semblant. Il ne me regarde pas avec les yeux des adultes qui mentent pour se rassurer. Il ne me dit pas “ça va aller” juste pour se donner bonne conscience. Il prend ce que je lui donne. Point.
Ce matin, ça a commencé avec un truc idiot. Un truc qui devrait être banal dans un monde normal. Sauf qu’on vit pas dans un monde normal. La porte du garage était ouverte. Pas “mal fermée”. Ouverte. Et autour de la voiture, des traces dans la boue, comme si quelqu’un avait fait le tour en prenant son temps, comme un connard qui inspecte un rayon au supermarché. Ça m’a fait le même effet que quand tu te réveilles et que tu comprends que quelqu’un était dans ta chambre. Pas de bruit, pas d’odeur… juste ce truc dans la nuque qui se hérisse tout seul.
Je suis allée voir. On s’est tous un peu marché dessus au début — c’est flou dans ma tête qui a vraiment “parlé en premier”, qui a pointé quoi, qui a décidé quoi. Mais je me souviens de l’essentiel : ça ressemblait à des pas humains, énormes, pieds nus, et il y avait d’autres pas, plus petits, avec des bottes. Donc non, c’était pas juste “un gars qui passe”. C’était au moins deux. Au moins.
Angus a fait son Angus : il a voulu remettre de l’ordre dans le chaos, vérifier, comprendre, cadrer. Il a fait le tour, a regardé si la maison avait été touchée, si les entrées avaient bougé. Il a conclu que non, que c’était “juste” le garage. Ça m’a donné envie de lui répondre que “juste” ça n’existe plus depuis longtemps. Mais… je vais pas mentir : sur le moment, ça m’a empêchée de partir en vrille. J’aime pas qu’il ait cet effet-là sur moi. J’aime pas dépendre du calme des autres.
Françus faisait son numéro, comme d’habitude : grand bruit, grandes phrases, grande importance. Il aime trop être au centre, ça se sent dans l’air. Mais il avait Luffy avec lui, et ça, ça change tout. Quand il y a Luffy, Françus se transforme : il devient moins un clown, plus un mec qui tient à quelque chose de vrai. J’ai pas envie de l’admettre trop fort, parce que sinon il va se croire touché par la grâce, mais… c’est là.
Et Ghout… Ghout s’est barré. Je sais plus comment exactement ça a été dit, mais l’idée était là : il a vu les traces, il est parti dans la forêt à leur suite, et il a disparu un moment. Ça m’a foutu la rage. Pas parce que je le déteste — il est juste… Ghout — mais parce que c’est toujours pareil : les adultes appellent ça “un choix”, moi j’appelle ça un trou dans le groupe.
Je me suis pas autorisée à trembler. Je me suis dit : ok, on est observés. Ok, on bouge. Et c’est là que j’aurais dû écouter la petite voix qui murmure “prudence”, sauf que je déteste les petites voix. Je déteste qu’on me dise d’attendre.
Après, tout s’est enchaîné trop vite. Une ferme. Une silhouette trop grande. Un truc recouvert de merde, de végétation, camouflé comme si la nature elle-même l’avait avalé puis recraché pour nous. J’ai pensé “monstre” parce que c’est plus facile de haïr un monstre qu’un humain. Et ça, c’était humain. Un humain qui a choisi d’être un prédateur.
Il a hurlé. Il a chargé. Et dans le bordel, il a cherché sa machette… sauf qu’elle n’était plus là. Alors il a fait ce que font les types qui se croient dominants quand ils perdent leur jouet : il a levé la main, grande ouverte, pour me coller une gifle. Une gifle “pour m’apprendre à tenir ma place”. J’ai vu le geste. J’ai baissé la tête. Parce que oui : je suis petite, je suis rapide, et je suis pas suicidaire. Ça m’a donné envie de lui arracher les doigts, mais j’ai pas eu le luxe de faire de la poésie.
Angus, là-dedans, je lui ai donné du respect. Pas parce qu’il a parlé. Parce qu’il a fait. Il s’est placé, il a bougé, il a pris les bonnes décisions au milieu du sale. J’ai envie de le gifler quand il prend son ton “on va faire comme ça”, mais je peux pas nier qu’il tient debout quand ça cogne. La nuance, c’est que son calme ressemble trop à une autorité. Et moi, l’autorité, ça me donne des boutons.
Françus, lui, il était déjà en train de vouloir contrôler l’histoire, d’exister à fond, d’être “le héros”. J’avais envie de lui dire de fermer sa gueule. Et puis Luffy s’est jeté sur le géant.
Luffy a mordu. Luffy s’est accroché. Un chien qui fait ce que beaucoup d’humains font plus : protéger sans calculer. Et le géant a répondu avec un coup de tête. Un vrai. Un coup qui te retourne l’estomac rien qu’au bruit. Il y a eu ce crack horrible, et Luffy est tombé au sol, inanimé. Là, même moi, j’ai eu un instant de vide. Un instant où je me suis dit : si le chien meurt, Françus explose. Et si Françus explose, on explose tous.
Françus a explosé justement. Il a lancé son couteau “de rage” et le couteau s’est planté dans le dos du géant, entre les omoplates / à la base de la nuque. Le géant s’est affalé en avant, lourd, et pendant une demi-seconde j’ai cru que ça y était, que ça allait s’arrêter. Sauf qu’on a entendu un cri venant de la ferme, comme une réponse, comme un rappel : “vous pensiez que c’était fini ?”
Et puis la flèche. Je l’ai vue se planter pas loin. Je ne saurais pas te dire, aujourd’hui, si elle visait Luffy ou le géant. J’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est qu’elle venait de la ferme, et que ça voulait dire : un tireur. Quelqu’un planqué. Quelqu’un qui te tue à distance et qui t’oblige à courir sous son regard.
Le vieux derrière le tracteur, arc en main, crasseux, ça aurait pu être ridicule dans un autre monde. Là, ça ne l’était pas. Là, c’était dangereux. Angus a foncé, s’est mis à couvert, et a fait ce que je respecte le plus : il a réglé le problème au lieu de le commenter. Il l’a atteint au bras, celui qui tenait l’arc, et l’idée du vieux qui “tire tranquille” s’est écroulée.
Moi, au milieu, j’avais mal. J’avais ce genre de douleur qui te rend méchante. Et c’est peut-être pour ça que je suis devenue encore plus agressive : parce que si je montre que je souffre, je deviens “la petite blessée qu’on range”. Et ça, jamais.
Je garde un truc pour moi, par contre : quand j’ai vu Luffy par terre, j’ai eu peur. Une peur rapide, honteuse, parce que c’est “juste un chien”. Sauf que c’est pas “juste un chien”. C’est un membre du groupe. Et surtout, c’est un truc vivant qui n’a rien demandé.
Après ça, la journée est devenue plus brumeuse dans ma tête. Fatigue. Tension. Déplacements. Par moments, j’ai l’impression d’avoir regardé le monde à travers une vitre sale.
On a fini par tomber sur une carte. Une vraie carte, pas une intuition. Elle parlait de routes : une route principale qui passait par des zones commerciales/industrielles, et une route secondaire qui serpentait par des hameaux. Le Puy du Fou n’était même pas indiqué, mais on savait que c’était “pas très loin”. Et on savait aussi qu’on n’avait pas envie de traîner dans les endroits où les ennuis se rassemblent.
On s’est posé pour établir un camp. La voiture ne pouvait pas s’enfoncer dans la forêt, alors on a fait ce qu’on a pu : branches, bâche, camouflage. Et même là, il y avait des traces de roues sur la route — pas du jour, mais assez pour te rappeler que tu n’es pas propriétaire de la terre sous tes pieds.
Angus s’est mis à construire. Un abri surélevé, plancher, toit en pente. L’idée était simple : dormir sans se faire bouffer par des rongeurs ou autre saloperie au sol. Je voulais aider. Il m’a dit non. “Tu es blessée.” J’ai eu envie de lui cracher au visage. Pas parce qu’il avait tort, mais parce que je déteste quand on me retire mon rôle. Et en même temps… le bâtard avait raison. Je pouvais tenir debout, mais pas longtemps.
Françus, lui, s’est mis à faire ses trucs d’herbes et de bouquin, à préparer du soin, du poison, à parler de fabriquer des machins. Il est insupportable… et utile. Cette phrase me fait mal à écrire. Mais c’est vrai. Il a même eu un moment où Luffy l’a léché, et j’ai lâché que Françus était “sympa quand son chien n’est pas en train de mourir”. C’était ma façon tordue de dire : ok, je t’ai vu.
Et Ghout est revenu dans tout ça, comme un chat qui disparaît et réapparaît. Lui, il arrive avec sa joie bizarre : “j’ai trouvé un chien”. Sauf que son “chien” c’était un sanglier. Ça m’a fait rire et m’énerver. Mais je lui ai accordé un truc : ses infos étaient concrètes. Il parlait traces, danger, il disait qu’il fallait y aller à plusieurs. Il ne vend pas de discours. Il vend une piste.
La chasse au sanglier… mon dieu.
Je dois l’écrire parce que sinon on va en faire un mythe ou une blague. Alors voilà la vérité : à un moment, j’ai voulu lui mettre une gifle. Oui. Une gifle. Comme si je pouvais régler le monde à coups de paume. Sauf que ma main est passée au-dessus de sa tête pendant qu’il dérapait dans la terre et je lui ai fait… une caresse. Une jolie caresse. Le sanglier a fait “gruc gruc”. Et on s’est moqué. Même moi je me suis moquée, parce que sinon je hurlais. Ils ont même balancé que “quand on vient de se remettre l’épaule en place, on vise pas juste”. Merci, bande de génies.
Le sanglier a rechargé. Et là, je me suis rappelée pourquoi je suis encore vivante : je ne reste pas devant ce qui me fonce dessus comme une idiote. Je l’ai laissé passer, j’ai bougé, j’ai évité. J’ai même sorti un souvenir de judo, un truc sur le poids et le contrepoids — j’ai pas envie de faire la prof, mais ça m’a aidée à le voir arriver et à ne pas être là où il voulait.
Puis il m’a tourné le dos. Et je vais être honnête : j’ai adoré ça.
J’ai contourné, je suis passée derrière en glissade, j’ai armé le bras, tourné les épaules, et j’ai frappé là où ça fait tomber les rois comme les porcs. On m’a sorti un détail dégueulasse du genre “les testicules du sanglier sont lourdes et placées sous l’anus, extrêmement proéminentes” — comme si j’avais besoin d’un cours de biologie pour faire mal. Mais le résultat, lui, est clair : j’ai mis un coup monstrueux, six, et les bourses ont “explosé au contact”. Le sanglier s’est effondré, hors de combat, à gratter le sol comme s’il essayait de comprendre ce qui venait de lui arriver. Et moi j’ai lâché : “j’ai trouvé ma nouvelle passion”. J’étais à moitié sérieuse, et ça me fait chier de l’admettre.
Quelqu’un l’a achevé ensuite en lui tranchant la gorge. Je ne vais pas prétendre que c’était moi : dans le bruit, j’ai surtout retenu le geste, pas la main. Et franchement, c’était mieux comme ça.
On est rentrés au camp avec la bête, et on a dit qu’il était environ 15h30. L’abri d’Angus était fini. Tout le monde faisait des blagues de jacuzzi et de luxe. J’ai laissé faire. Ce genre de conneries, ça tient debout un groupe.
On a parlé cuisson, viande, prudence. J’ai regardé l’animal et j’ai pointé des trucs pas nets (bave, œil, pustules) et l’idée générale c’était : si on mange, on cuit à mort. J’ai pas envie de mourir en me vidant parce que j’ai voulu jouer la guerrière.
Et au milieu de ça, évidemment, l’humanité a trouvé le moyen d’être dégueulasse et drôle : quelqu’un a parlé de fabriquer une fronde/lance-pierre et d’utiliser “ce qui reste des testicules”. J’ai eu la gorge qui remonte. J’ai aussi ri. C’est humiliant, mais c’est vrai.
Puis le bruit d’un moteur. Sidecar. Deux types qui arrivent comme s’ils venaient au marché.
Je me souviens du masque à gaz, du grand imperméable crade, de cette trompe qui pend comme si le gars avait volé un visage dans une décharge. Ils ont regardé notre SUV comme un trésor. Et on a reconnu leur logo : “Echos” dans les mots qu’on a utilisés, mais moi j’écris EKKO, parce que ça sonne pareil : un groupe, une idéologie, une présence organisée. Et surtout, un signe physique : le petit doigt manquant à la main droite, chez les deux. C’est le genre de détail qui te colle à la mémoire.
Ils ont parlé. Ils ont tâté. Ils ont posé des questions sur le Puy du Fou, sur nous. Et puis Igor a lâché sa phrase : “Combien pour la petite ?”
Ce que je garde pour moi : j’ai pas eu peur. J’ai eu envie de lui arracher la langue. Ces porcs se croient dominants parce qu’ils ont une voix tranquille et un clan dans le dos ? Ils ont rien compris. J’ai montré les dents pas parce que j’étais en danger, mais parce qu’ils me dégoûtaient.
Je me suis approchée et je lui ai dit exactement ce que je pensais : qu’il allait pas “acheter” quoi que ce soit ici, qu’il allait surtout se faire péter les couilles s’il continuait. Et je lui ai collé une gifle. Un vrai shlack. Et lui… il a eu l’air d’adorer. “Je l’adore, celle-là”, qu’il a dit, ou quelque chose dans ce goût-là, et j’ai compris qu’il jouait. Qu’il testait. Pas un ami. Pas un ennemi direct. Un type qui mesure le monde en douleurs.
Angus voulait couper court, partir, ne pas nourrir la scène. Je respecte ça. Je le hais un peu aussi, parce que parfois il a ce ton “on fait comme ça”, mais là, il avait raison : discuter trop longtemps, c’est offrir son dos.
Françus a refusé de vendre son chien quand ils ont essayé. Ça, je lui accorde. Parce que ça sonnait comme une limite vraie. Après, oui, il en a fait un moment de théâtre, évidemment.
Et puis on a basculé dans l’absurde : le concours de gifles.
Zef en arbitre, Igor en statue bizarre. Ils disaient qu’il adorait ça, qu’il avait été champion, qu’il ne parlait pas vraiment notre langue. “Honneur aux dames”, qu’ils ont dit. Igor a mis les mains dans le dos, il a souri pour la première fois, il a baissé la tête comme s’il me donnait une autorisation. J’ai frappé. Fort. Et comme il n’esquivait pas, je lui ai éclaté la pommette. Ça lui restera. Il a juste fait “Hummm”, avec un sourire de malade. Et derrière, ils ont demandé mon prénom. “Emma.” Et ils ont sorti leur connerie de “Igor approved”, comme si c’était un tampon officiel.
Je ne les déteste pas. Voilà. Je trouve ça dégueulasse, dangereux, tordu. Mais je ne les déteste pas. Parce qu’il y a eu un truc presque honnête dans leur manière de tester : ils ont provoqué, oui, mais ils n’ont pas sorti une lame. Ils ont laissé une gifle remplacer une gorge ouverte. Et ça, dans ce monde, c’est presque un luxe.
Ce que je garde pour moi, le vrai : j’ai aimé lui casser la pommette. Pas par sadisme. Parce que ça répondait à “la petite”. Parce que pendant une seconde, il a compris que “la petite” a des mains, et qu’elle s’en sert.
Demain, c’est simple : je suis la petite de personne. Et si EKKO repasse dans le coin, je veux que ce soit moi qui décide si on parle, si on fuit, ou si on frappe.