Je me souviens moins bien
des autres.
Je crois que quelque chose a changé en moi. Encore.
Au début, il y avait le feu, la pluie et l'odeur de plastique brûlé. Le Notel Motel derrière nous. Les messages de Biotechnica dans nos agents. Je me souviens de celle qui tue vite, blessée, puis de la tête qui tombe. Je me souviens des voitures des Kimengumi, des masques, des hommes armés, du chef aux masques qui voulait comprendre. Je crois que j'ai envoyé la vidéo de Spectra pour leur montrer qu'on n'était pas juste des fous couverts de sang dans une ruelle. Ou pas seulement ça.
Après, les choses sont devenues plus électriques.
Sur la route, j'ai vu un homme que les autres n'avaient pas vu. Grand, en imperméable noir. Un câble partait de sa tête jusqu'à une mallette près de sa jambe. Il ne me regardait pas vraiment, mais je me suis sentie observée. J'ai essayé de l'atteindre par le réseau. Je n'y suis pas arrivée. Mon affichage a marqué quelque chose : triangulation 14 %, origine non sécurisée.
Je n'ai pas aimé.
Depuis, les machines me regardent.
Les distributeurs crachent quand je passe. Les écrans grésillent. Les caméras me suivent comme si j'étais le centre de leur monde. Quand j'ai essayé de comprendre, j'ai eu l'impression qu'il n'y avait personne derrière. Pas de pilote. Pas de main invisible. Juste les machines, attirées par moi.
J'ai du mal à dire si c'est un don, une infection, ou une laisse.
On m'a approchée d'un distributeur. Il a lâché des eddies. Beaucoup. J'ai ramassé. Forcément. On me reproche de ne pas partager, mais c'est flou dans ma tête. Je sais que l'homme sans jambes voulait de l'argent pour ses jambes. Je sais que le danseur a pris une grosse poignée plus tard pour la jeter à une foule qui nous suivait. Les gens se sont jetés dessus comme des bêtes.
Des chafouins sont venus me demander de recommencer. Je leur ai jeté un peu d'argent. Ils ont été vulgaires. Celle qui tue vite en a tué un. Les caméras ne regardaient que moi, alors elles n'ont pas vu ce qu'elle faisait. Je crois que c'est important. Ou drôle. Je ne sais plus.
Celle qui répare les corps a voulu me soigner. Elle l'a fait, plus tard. Je ne sentais presque rien. Pas assez. Mon corps était là, mais pas vraiment à moi. Quand elle a travaillé sur moi, j'ai eu confiance, mais je n'ai pas senti la différence. Je crois que ça l'a inquiétée. Moi aussi, peut-être. Lulabai ne répondait pas. J'ai pensé qu'elle était encore occupée avec Navarro. Ça m'a mise en colère, ou triste, ou juste vide.
Ensuite, il y a eu la Delamain. Une limousine s'est arrêtée et l'IA m'a appelée "Madame Star". Elle m'a invitée à monter. Une IA, au moins, ne ment pas comme les humains. Enfin, je crois. J'ai demandé à aller au rendez-vous du bar Sakura.
Je suis arrivée avant les autres. Les caméras étaient encore sur moi. Les machines autour continuaient à perdre les pédales. J'ai inspecté un peu pour voir s'il y avait un piège, ou Navarro. S'il y avait Navarro, je crois que je voulais le tuer.
Je suis entrée et j'ai parlé à la barmane. Je lui ai dit que j'étais venue pour un jeu de jambes. C'était clair dans ma tête au moment où je l'ai dit. Puis moins clair. Je voulais des jambes pour quelqu'un. Je ne savais plus son nom. Rinko ? Rhino ? Ce n'était pas stable. J'ai essayé de hacker la barmane. Je ne sais pas pourquoi exactement. Elle l'a senti. La sécurité m'a clouée au sol et m'a jetée dehors.
Je leur ai dit que je n'avais pas fait exprès. Je crois que c'était vrai.
Quand les autres sont arrivés, ils ont fait comme si j'étais une droguée ou une folle. Peut-être que c'était plus sûr pour eux. Peut-être que c'était plus vrai que je voudrais.
Je ne sais pas ce que Fiona Mercer leur a dit à l'intérieur. Je sais seulement qu'elle voulait peut-être parler aux clones, et que moi j'étais dehors, avec les caméras, les machines, et ce grésillement qui me colle à la nuque.
Je me souviens encore de Navarro.
Je me souviens moins bien des autres.
Ça, ce n'est pas normal.