Je crois que je commence à comprendre une règle simple de cette ville : dès qu'un plan a plus de trois étapes, il faut le brûler et rouler droit dans le mur. Au moins le mur, lui, ne ment pas.
On devait braquer un fourgon HBG. Le machin devait transporter l'Alcyon 7, le truc qui pouvait peut-être nous stabiliser, nous donner plus que les deux mois qui nous restent avant que nos corps partent en vrille. Deux mois. Ça fait pas beaucoup pour apprendre à vivre, encore moins pour apprendre à faire confiance.
On a passé un temps fou à s'équiper. Moi, j'ai pris ce qu'il fallait : une protection légère, un gros flingue, un levier de défraction, un brouilleur courte portée, des munitions. Je voulais surtout une caisse. Une vraie. Ou au moins une caisse de mission, un truc sale, jetable, intraçable, avec un peu de blindage, des pneus qui crèvent pas à la première merde et assez de nerfs dans le moteur pour sentir quelque chose. Évidemment, ça coûtait une fortune. On a parlé, tourné autour, envisagé de voler, hacker, louer, maquiller. Et au final, on est partis à pied.
À pied.
Pour attaquer un convoi.
Je le note pour moi-même : ne plus jamais laisser un plan arriver jusque-là.
Au chantier du H6, il y avait cette herse posée, Rhino en hauteur, Star prête à rentrer dans les systèmes, Gourdin prêt à danser au milieu du désastre, et moi sans voiture. Le genre de moment où mes pieds cherchent des pédales qui ne sont pas là. Le genre de moment où j'ai envie d'arracher le volant au monde.
La première moto est arrivée sur la herse. Les pneus ont éclaté, la machine a fini dans le décor, le conducteur au sol, la jambe partie dans un angle impossible. J'ai activé le brouilleur et je suis allée vers lui. Je lui ai demandé si ça allait. Je lui ai dit de ne pas bouger. Je lui ai dit que j'étais médecin. Il hurlait. Il saignait. Il comprenait rien.
Je lui ai mis la main sur la joue. Je lui ai dit que ça allait aller. Puis je lui ai enfoncé le scratcher par l'oreille, jusqu'à l'autre côté. Après, je lui ai remis le casque.
J'ai crié qu'il était mort.
Le fourgon s'est arrêté avant la herse. Bertrand Marchais est descendu avec les mains levées et un sourire beaucoup trop propre, en disant qu'on pouvait prendre ce qu'il y avait dans le camion. J'ai tout de suite pensé à Navarro. Ce fils de pute avait forcément mis ses doigts quelque part. Les gardes ne bougeaient pas. Ils regardaient comme si tout ça était prévu. Donc oui, ça puait.
Et puis tout a explosé.
Des grenades sont tombées près de Rhino dans la grue. Star a tiré une roquette vers un immeuble, parce que Loula Bay lui avait dit que Crow était planqué là-haut. La roquette a explosé à côté. Moi, j'ai voulu couvrir la zone avec une fumigène. J'avais dit qu'il ne fallait pas me donner de grenade. Je l'avais dit. Évidemment, elle m'a rebondi dans la gueule avant de se déclencher au mauvais endroit. Au moins, la fumée a caché le cadavre du motard. On prend les victoires où on peut.
Ensuite, les désosseurs sont arrivés avec leur camion et ont défoncé le fourgon. Là, j'ai compris que notre braquage venait de se faire braquer par le faux braquage d'un autre. Bertrand parlait de Rollo, d'un truc convenu, d'un camion déjà vide. Rien dans le fourgon. Rien. Toute cette merde pour un coffre vide.
Gourdin a dansé. Je ne sais même pas comment l'écrire autrement. Il a dansé, et les mecs l'ont regardé comme si le réseau lui-même avait mis pause sur leurs cerveaux.
Rhino a balancé une grenade. Elle est entrée dans la bouche de Bertrand. Bertrand a disparu dans un nuage rouge. Après ça, j'ai reçu le message de Mike : besoin d'extraction. Je pouvais pas être en retard.
J'ai pris le casque d'un garde mort, je suis montée sur une moto, et j'ai démarré. Il y avait encore un type devant moi. Je leur ai dit que j'en enlevais un et que ça ferait le taf. J'ai fait partir la roue arrière, j'ai lancé la moto en travers, le slasher sorti, et j'ai fauché le premier. Avec l'élan, j'en ai envoyé un deuxième vers le camion en flammes. Deux pour le prix d'un. J'ai crié aux autres de récupérer des doigts.
Puis j'ai roulé.
Night City défilait autour de moi, chrome, poussière, néons morts au matin, moteurs et klaxons. J'ai eu un feu rouge qui ne voulait plus passer. J'ai regardé à gauche, à droite. J'avais envie de tout griller, mais Mike était encore à récupérer et je n'avais pas le droit de faire de la merde. Pas cette fois.
Je l'ai récupérée devant la clinique HBG. Elle avait une caisse thermique HBG CHX S7. Elle avait l'air d'avoir trouvé quelque chose d'important. Elle voulait retourner au chantier. Moi, je pensais qu'ils géraient. J'avais laissé des gens morts, des blessés, Gourdin vivant, le bordel presque terminé. Puis on a appelé.
Rhino avait perdu ses jambes. Star se vidait de son sang. Crow était dans un immeuble et nous tirait dessus.
On est revenues. J'ai vu Star avec un trou énorme dans la poitrine. J'ai paniqué une seconde. Mike m'a dit que ça, c'était son métier, et que je devais faire le mien. Alors j'ai obéi. Je suis allée voir Gourdin. Il allait bien. Évidemment qu'il allait bien. J'ai aidé à charger les nôtres. J'ai récupéré les doigts des macchabées qui traînaient, parce qu'on ne sait jamais quand une serrure, une identité ou une saloperie corpo va demander un morceau de mort.
On est rentrés au cabinet de Mike. J'ai conduit doucement pour les blessés. Ça m'a énervée, de rouler doucement. Mais Star et Rhino étaient en cryopompes, alors j'ai serré les dents.
On n'a pas eu l'Alcyon 7. Le fourgon était vide.
Mais Mike a ramené autre chose. Empiré, Empirée, je ne sais pas exactement comment ça s'écrit. Un produit HBG à prendre toutes les quarante-huit heures, si ce que Mendez lui a dit est vrai. Peut-être du temps. Peut-être un mensonge propre dans une jolie caisse thermique.
Crow a disparu.
La prochaine fois que je le vois, je ne lui demanderai pas s'il va bien.