J’ai encore mal au pied.
C’est idiot de commencer par ça après tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on a fait, mais la douleur est là, nette, mécanique, plantée dans la chair comme un rappel. Un garde m’a tiré dessus parce que j’ai voulu lui arracher son arme. Il m’a couchée comme si j’étais un problème à déplacer, pas quelqu’un à écouter.
Au début, on a essayé de mentir. Produit corrosif, accident, virus, Tetsua qui aurait fait une connerie au fond du labo. J’ai crié, j’ai vomi, j’ai pointé mon propre vomi comme preuve. C’était grotesque, mais sur le moment, c’était ça ou finir à genoux. Gamma a essayé aussi, plus proprement, plus froidement. Delta agitait son corps comme une diversion vivante, persuadé que l’absurde pouvait gagner quelques secondes. Peut-être qu’il avait raison. Quelques secondes, parfois, c’est tout ce qu’on a.
Puis Jun a ouvert sa gueule.
Il est sorti couvert de vomi et il a crié que le matériel biologique s’était échappé. Le matériel biologique. Nous.
J’ai vu le regard des gardes changer. Pas exactement de la haine. Pas exactement de la peur. Pire. Ils nous ont regardés comme des biens coûteux. Comme des choses qui bougent alors qu’elles ne devraient pas. Des choses qu’il faut peut-être récupérer sans trop les casser.
Ça m’a brûlé plus fort que la balle.
On a frappé. Alpha a envoyé un garde au sol comme si son poing avait toujours su faire ça. Gamma a ouvert une gorge au scalpel. Delta a neutralisé Jun d’une façon que je n’oublierai pas, même si j’aimerais parfois pouvoir effacer certaines images. Bêta est revenue de ses conduits avec une machette et la tête pleine de réseau. Moi, j’ai fini par viser correctement. Celui qui m’avait tiré dans le pied, je lui ai tiré dans la tête. Elle a éclaté. J’ai craché sur ce qui restait de lui.
Bien fait pour lui.
Après, il y a eu Géraldine.
On l’a trouvée cachée derrière la vitre de son bureau, après qu’Alpha a balancé Jun à travers. Elle tremblait, elle pleurait, elle disait qu’elle n’était qu’une chercheuse junior. Peut-être que c’était vrai. Peut-être qu’elle n’était qu’un petit rouage. Mais les petits rouages font tourner les machines qui broient les gens.
Elle nous a parlé de corps cultivés, de cerveaux, d’anomalie. Elle a dit qu’on aurait dû rester dans nos cuves. Qu’on n’était pas censés avoir conscience. Qu’on servait d’enveloppes. De backups. D’assurance-vie pour des Edgerunners riches et puissants.
Et puis elle a dit vide.
J’avais déjà entendu qu’on n’était pas censés être vivants. Qu’on n’aurait pas dû exister. Qu’on était du support biologique. Mais vide, ça m’a traversée de travers. Parce que je sens. Je pense. J’ai peur. Je m’énerve. Je protège ce qui reste de nous. Je connais des gestes que je ne devrais pas connaître. Je sais que Bêta touche au réseau comme si le monde était fait de lignes et de couleurs. Je sais que Gamma voit les veines. Je sais qu’Alpha frappe comme une machine. Je sais que Delta est vivant, à sa manière impossible.
Alors je l’ai tuée.
Je lui ai souri, j’ai approché la lame, et je l’ai plantée par l’oreille. Je lui ai dit que ça irait. Elle pensais faire le bien, elle a cramé tous les autres avant nous ...
La salle chirurgicale m’a retourné l’estomac. Les organes dans les bocaux. Les codes HBG-LZ. Les étiquettes Biotechnica. Cette phrase immonde sur l’usage alimentaire. Rien ne se perd. J’ai pensé à nos frères et sœurs, ou à ce qui s’en rapproche. Je ne sais pas si j’ai le droit de les appeler comme ça, mais je n’ai pas de meilleur mot.
Dans la salle des serveurs, on a compris un peu plus. Chrysalide. Des corps de secours pour des gens encore vivants. Nos doubles, nos originaux, peu importe le mot exact, quelque part dehors. Moi, j’ai un code. HBG-LZ-31. Je l’ai craché au commandant sur le toit quand il a voulu savoir ce que j’étais. Je l’ai traité comme une insulte et comme un nom à la fois.
Ghost nous a parlé dans la tête. Elle a dit qu’elle nous avait réveillés. Qu’on devait monter sur le toit. Vingt minutes. Un AV. Cinq places.
Sur le toit, Bêta a retourné une tourelle contre les gardes. J’ai essayé de planter le commandant dans la nuque, mais je me suis plantée moi-même la main. Je lui ai menti. J’ai continué, parce que c’est ce que je fais depuis le réveil : avancer même quand le corps n’est pas d’accord.
Delta l’a envoyé dans le vide.
Et puis l’AV est arrivé. Ghost nous a dit qu’on filait à Kabuki, qu’elle avait une planque, qu’on avait beaucoup à se dire.
Je n’ai pas de passé certain. Peut-être que le mien appartient à quelqu’un d’autre. Peut-être que je ne suis qu’une copie ratée d’une personne qui respire encore quelque part.
Mais je suis vivante.
Et le prochain qui me dit le contraire, je lui ouvre la gorge.