Je n’ai pas de passé.
Je me suis réveillé dans une cuve, froid, nu, avec du gel partout et une alarme rouge qui rendait le monde haché, sale, presque irréel. Je savais bouger. Je savais frapper. Mon corps connaissait certaines choses que ma tête avait oubliées. C’est peut-être ça le pire : sentir qu’on a été quelqu’un sans pouvoir toucher ce quelqu’un.
Le gaz descendait. On n’avait pas le temps. J’ai voulu sortir, trouver la porte, comprendre l’endroit. J’ai frappé dans l’armoire pour l’ouvrir. Ça a marché, mais pas sans bruit, pas sans douleur pour certains. Il y avait des doses médicales, une clé, des blouses, un scalpel. On s’est équipé comme on pouvait, avec les restes d’un laboratoire qui ne voulait pas nous laisser partir.
La porte a fini par s’ouvrir après plusieurs couches de sécurité. Une clé. Un verrou. Un scan. Un doigt coupé. Je ne sais pas si c’est nous qui sommes absurdes ou si ce monde l’est devenu avant notre réveil.
Le scientifique dans le couloir a paniqué en nous voyant. Il n’était pas prêt pour nous. Il disait qu’on était des clones, des supports biologiques, des corps achetés par des gens riches. Pas censés penser. Pas censés parler. Pas censés vivre. Je l’ai aidé à avancer quand il n’était plus vraiment capable de marcher. À ce stade, il était plus colis humain que guide fiable.
On a trouvé d’autres salles. Des cuves avec des corps ratés. Des combinaisons. Un coffre avec des armes. J’ai pris un pistolet. Pas parce que je savais qui j’étais, mais parce qu’à ce moment-là, il était évident que ceux qui tenaient cet endroit n’allaient pas nous laisser partir en discutant.
Puis les archives.
Je crois que c’est là que quelque chose s’est fissuré en moi.
Bêta a trouvé une vidéo corrompue. Un bureau corpo, trop luxueux pour être honnête. Et dedans, un visage. Le mien. Pas exactement le mien. Un autre moi. Plus vieux peut-être, ou juste différent. Un œil cybernétique. Des implants. Le genre d’homme qui signe des papiers que d’autres subissent. Je ne sais pas si c’était mon original, mon propriétaire, mon modèle, ou autre chose encore. Je sais seulement que je me suis reconnu assez pour être choqué.
Je n’ai pas demandé à avoir ce visage.
Après ça, il fallait sortir. La grande porte donnait sur un open space de laboratoire, avec quatre gardes et une scientifique. On a reculé, essayé de réfléchir. Le scientifique qu’on traînait a fini par hurler et appuyer sur l’ouverture. Je lui ai remis la main sur la bouche, mais trop tard. On s’est dispersés.
J’ai pris le scientifique et je me suis planqué avec lui, en essayant de suivre le plan de Gamma. Quand le garde est entré seul dans le couloir, j’ai sorti mon arme pour couvrir les autres. Epsilon a tenté de se glisser derrière lui et s’est fracassée au sol. Delta lui a foncé dessus et s’est blessé contre l’armure du type. Alors je suis sorti, j’ai braqué le garde, je lui ai ordonné de lâcher son arme.
Il m’a demandé qui j’étais.
Je n’ai pas su répondre.
J’ai tiré. La balle a ricoché ou presque. Son armure a encaissé. À cet instant, quelque chose en moi a réagi avant ma tête : se mettre à couvert, survivre, ne pas rester dans l’axe. J’ai filé me cacher dans la salle des cuves.
Je ne sais pas si c’était de la lâcheté ou un instinct appris ailleurs.
Gamma a fini par tuer le garde avec la lame. Puis la radio a parlé. Puis l’alarme. Puis les autres gardes.
À la fin, j’étais planqué, avec l’impression qu’un mort riche portait mon visage quelque part dans les données d’un labo.
Je ne sais toujours pas qui je suis.
Mais je sais que quelqu’un, dehors ou ici, sait pourquoi j’ai ce visage. Et je veux cette réponse.
DATE : 2045 // NIGHT_CITY
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