Journal de bord de Jean Cotentin
Dossier : Blackwater Creek
Entrée VII & finale — « Les fastes sombres de Blackwater Creek »
Je l'écris avec la main encore tremblante, non de peur — car la peur est une émotion que l'homme de science occulte apprend à domestiquer — mais d'une exaltation supérieure, celle que seuls connaissent les survivants revenus des frontières du réel.
Nous étions à la ferme des Gervais, au sortir d'un brasier infernal, ayant laissé derrière nous les Carmody, leur maïs impie, leur whisky vicié et leur orgueil de paysans dégénérés. La nuit elle-même semblait nous regarder de travers. Les flammes derrière nous peignaient l'horizon comme une bouche ouverte sur l'enfer.
Au centre de la grange reposait Henry Rhodes.
Ou plutôt ce qu'il restait de lui.
L'homme était couvert de pustules, troué de suintements noirs, fiévreux, à moitié présent, à moitié déjà ailleurs. Il prononçait des mots que les profanes auraient pris pour du délire : Abigail, maman, les Sikaïos — ou quelque nom approchant, tant les lèvres de Rhodes semblaient mâcher la langue d'un autre âge.
Je sus immédiatement ce que tout cela signifiait.
Tout cela sent l'occulute.
Sasha, fidèle à sa méthode, entreprit d'examiner le corps vivant comme elle eût examiné un cadavre très mal élevé. Elle parla de médecine, de prélèvements, de stabilité, avec ce calme admirable des gens qui ont l'habitude de découper autrui pour leur bien. Derek, quant à lui, eut la présence d'esprit de regarder Rhodes dans les yeux, et perçut ce que je percevais déjà par les hautes voies de l'intuition : l'homme oscillait entre la lucidité et un gouffre intérieur.
Béatrice disparut un instant pour se rendre présentable. Je ne puis que saluer cette discipline morale. Même au seuil de l'abîme, certaines convenances doivent demeurer.
Rhodes convulsait. Il voulait partir. Il exigeait Abigail. Il parlait d'une grotte. Il tenta de se lever, mais son corps n'était plus qu'une prison mal tenue. Je lui tendis alors ma carte, car toute expédition digne de ce nom passe par un cartographe digne de ce nom. Il indiqua un point au-dessus du relief, près de ce réseau de cours d'eau que mon intervention héroïque sur le barrage avait déjà rendu à son cours naturel.
La grotte.
Le cœur.
Là où Abigail attendait peut-être.
Là où, certainement, quelque chose attendait.
La question fut posée : devions-nous y aller ? Devions-nous, à peine sortis des flammes et du sang, nous jeter dans la gueule de la chose ? Je pris alors la seule décision rationnelle. Notre mission était de retrouver Henry Rhodes. Nous avions retrouvé Henry Rhodes. Vivant. Nous devions le ramener à l'université, alerter Miskatonic, réclamer notre dû, et confier à une équipe préparée la suite de cette tragédie souterraine.
Ce n'était pas de la lâcheté.
C'était de la stratégie.
Rhodes ne l'entendit pas ainsi. Le pauvre homme tenta de repartir vers Abigail. Il fallut le contenir. Robert, dont le bras nouvellement prodigieux tient désormais plus du phénomène militaire que de l'anatomie humaine, participa à la manœuvre. Je l'assistai avec une précision délicate. Que l'on ne prête pas attention aux mauvaises langues prétendant que j'aurais presque brisé le cou du professeur : j'exerçai un maintien ferme, aristocratique et parfaitement calculé.
Derek administra ensuite un calmant, sous forme d'opium. Une méthode discutable, mais efficace. Rhodes sombra enfin.
Les Gervais nous prévinrent alors que le shérif Dick et ses hommes s'étaient dirigés vers les Carmody. Voilà qui confirmait l'urgence de notre départ. Nous chargeâmes Rhodes dans le camion. Robert prit le volant, car certaines âmes simples ont parfois un instinct remarquable pour survivre à l'impossible. Béatrice monta à l'avant. Sasha, Derek et moi restâmes à l'arrière avec le professeur.
Le trajet fut long. Rhodes eut une nouvelle crise. Du liquide noir jaillit. Derek en reçut une quantité regrettable. Sasha, elle, échappa avec une adresse presque insolente au pire de cette humeur impie. À un moment, Rhodes se jeta sur elle et l'agrippa à la gorge, la prenant sans doute pour Abigail. Robert sauva la situation par deux mouvements de volant d'une brutalité salutaire.
Et enfin, Miskatonic.
Le campus.
Les fenêtres.
Les étudiants.
Les acclamations.
Nous descendîmes du camion comme une compagnie revenue d'une guerre que personne ne comprendrait jamais vraiment. Henry Rhodes était vivant. Brisé, souillé, mais vivant. Et le nom de Jean Cotentin, qu'on le veuille ou non, se trouva mêlé à ce retour.
Je laisse aux administrateurs, médecins et professeurs le soin de prétendre comprendre ce que nous avons vu.
Moi, je sais.
Blackwater Creek n'est pas terminée.
Mais nous, du moins, en sommes revenus.