■ Carnet de terrain Notes personnelles — usage interne uniquement
Terrain / Brouillon
Carnet de terrain — Derek Pearson
Blackwater Creek — Ferme Carmody / Évacuation Jarvais
Entrée 6 — La nuée, le bras et la voiture de Jean

On dit souvent qu'un journaliste doit rester à distance des événements. C'est difficile à appliquer quand les événements vous projettent contre un mur, vous cognent avec une table et tentent ensuite de vous tuer avec des insectes.

La soirée a commencé dans la continuité du désastre précédent. Ferme Karmody. Hommes armés. Maison partiellement détruite. Robert hors d'état après son idée lumineuse avec la dynamite. Sasha quelque part dans la maison ou dessous. Béatrice avec une Thompson. Moi aussi, plus ou moins. Damien Karmody au milieu de tout ça, trop calme pour un homme dont la propriété était en train de devenir un champ de bataille.

J'avais un Karmody sous la menace de mon arme. Je l'ai forcé à reculer dans la maison et à se mettre où je voulais. Une table renversée, un otage au sol, un couvert improvisé : pas élégant, mais efficace. Dans ce genre de situation, le style est une préoccupation secondaire. La survie d'abord. Les notes ensuite.

* * *

Béatrice a joué sa partition avec un sang-froid très personnel : tir en l'air, bascule par une fenêtre, disparition côté écurie. Les Karmody ont tiré, beaucoup. Mal. Heureusement. Un cheval a pris une balle à sa place. Elle a eu la décence de ne pas s'attarder sur l'aspect sentimental de la chose et s'est concentrée sur le second cheval.

Robert s'est réveillé. C'est une phrase simple, mais elle ne suffit pas.

Robert avait perdu un bras. Puis son sang a commencé à agir comme s'il savait où aller. Le bras a été remis en place, et la chose s'est rattachée. Pas proprement. Pas naturellement. Le membre a grossi, s'est allongé, est devenu une sorte d'outil de démolition vivant. Robert disait qu'il allait bien.

Évidemment. Tout homme avec un bras mutant devrait commencer par dire qu'il va bien, sinon l'ambiance retombe. * * *

Puis Jean Cotentin est arrivé.

Je n'ai jamais vu une entrée aussi ridicule et aussi efficace. Une voiture surgit à travers les champs flétris, percute un homme, dévie, embarque Damien Karmody, traverse une partie de la maison, fait voler des meubles, et moi avec. Je crois avoir pris le choc par procuration, via une table ou un effet de billard dont Newton n'aurait pas voulu assumer la paternité.

Jean est sorti de là comme s'il venait de réussir un tour de prestidigitation. Cigare, poudre, posture. Je suis presque sûr qu'il avait préparé la pose mais pas la manœuvre.

* * *

Damien, lui, ne s'est pas arrêté là. Il a bu un whisky noirâtre. Ses yeux ont changé. Sa force aussi. J'ai vu sortir de son ventre quelque chose qui ressemblait à un scolopendre ou à une saleté d'insecte. Le genre de détail qui vous fait regretter d'avoir des yeux.

Il m'a frappé. Pas comme un homme. Comme une machine qui aurait appris à détester. J'ai reculé, tiré à la Thompson, et j'ai surtout redécoré les murs autour de lui. C'est humiliant, mais dans ma défense, le mur ne s'est pas plaint.

Jean a lancé un bâton de dynamite en récitant du latin de cuisine. Je n'ai pas entendu toute la formule à cause des acouphènes, mais l'explosion a compensé l'absence de syntaxe. Damien a été projeté dans les décombres. Une odeur de fruits pourris s'est répandue.

Le plus inquiétant : une part de moi n'a pas trouvé cette odeur seulement repoussante.

* * *

Sasha est réapparue avec Henry Rhodes. Vivant. En très mauvais état, mais vivant. Elle criait qu'elle l'avait trouvé. Henry, lui, parlait d'Abigail, encore coincée dans la grotte. Voilà donc notre prochaine mauvaise décision.

Un autre Karmody a surgi. Je l'ai vu venir. Cette fois, j'ai tiré juste. Il est tombé. Les rats et les insectes se sont précipités sur lui. Ce n'était plus un combat d'hommes contre hommes. C'était une ferme en train d'être reprise par quelque chose de plus ancien, plus sale et plus affamé.

À l'arrière, une forme approchait. Un épouvantail, ou une silhouette humaine prise dans une nuée. Rats, mouches, insectes, vermine. Le sol semblait bouger.

Très mauvais signe dans n'importe quelle profession. * * *

Béatrice a récupéré Sasha et Henry sur le cheval. Jean a trouvé un camion d'archéologie de Miskatonic et l'a démarré comme s'il avait toujours été chauffeur de fuite. J'ai embarqué à l'arrière avec Robert. Il y avait de la fumée partout, des flammes, des insectes, et cette sensation très nette que le monde normal avait été rangé dans un tiroir.

La fuite a été presque pire que le combat. Les insectes nous ont rattrapés. Ils mordaient, coupaient, entraient partout. J'ai perdu le fil un instant. Peut-être connaissance, peut-être seulement le sens de l'orientation.

Dans le camion, Robert a trouvé un jerrican. Jean a crié de le lancer. Robert l'a lancé. Mur de feu. J'ai ajouté de la dynamite dans la masse.

Pour une fois, la dynamite a été lancée dans le bon sens.

Nous avons semé la chose.

* * *

Arrivée chez les Jarvais. La ferme Karmody brûlait derrière nous. Jean conduisait avec l'air d'un homme qui racontera bientôt qu'il avait tout prévu. Béatrice et Sasha arrivaient à cheval avec Henry Rhodes. Robert avait toujours son bras impossible.

Moi, j'avais encore assez de conscience pour noter ceci :

Les Karmody ne sont probablement plus un problème. Blackwater Creek, en revanche, l'est toujours. Et Abigail est encore dans la grotte.

— Derek Pearson
Reporter. L'article aura un bras en plus, et beaucoup d'insectes.