Carnet de Béatrice

Blackwater Creek — Ferme Carmody / fuite vers les Jarvais

Sixième jour — La nuée, le bras de Robert et la voiture de Jean

Je vais faire simple : tout a explosé, tout a tiré, tout a brûlé, et on est encore vivants.

C'est déjà beaucoup.

Quand ça reprend, on est encore chez les Karmody, avec leurs types armés, Damien au milieu, et une tension à couper au couteau. Robert est dans un sale état. Derek a une arme. Moi aussi. Sasha n'est pas là, elle est dans la baraque ou dessous, à chercher Henry. Jean, lui, est ailleurs. On ne sait pas exactement où sur le moment, mais vu la suite, il était encore parti faire un truc de Jean.

J'ai tiré en l'air et j'ai basculé par la fenêtre pour sortir de leur ligne de tir. Pas pour faire joli. Pour ne pas mourir. Damien a fait tirer ses hommes, mais j'étais déjà hors de vue. Ensuite je me suis retrouvée côté écurie.

Il y avait des chevaux. J'ai voulu en prendre un. Évidemment, un Karmody a tiré. Le cheval s'est pris la balle dans la tête et s'est effondré. Je n'ai pas eu le temps d'être triste. C'est moche à dire, mais c'est vrai. Il y en avait un autre, vivant, et j'avais besoin d'une sortie.

* *

Pendant ce temps, dehors, c'était n'importe quoi. Derek faisait son possible pour survivre dans la maison, planqué derrière une table. Robert s'est réveillé avec son bras arraché qui voulait revenir à lui. Et il l'a remis.

Je répète : il a remis son bras.

Après, le bras n'était plus exactement un bras. C'était plus gros, plus long, plus dangereux. Une espèce de masse vivante qui avait envie de cogner tout ce qui passait. Robert disait que ça allait. Bien sûr. Quand un homme dit que ça va alors que son bras ressemble à une horreur de foire, ça ne va pas.

* *

Et là, Jean arrive.

En voiture. À fond.

Il traverse le maïs tout flétri, percute un Karmody, puis envoie la voiture sur Damien et dans la maison. Le mur saute. La table vole. Derek aussi, un peu. Jean sort de là avec son cigare, son air de théâtre et sa poudre partout, comme si c'était exactement son plan depuis le départ.

→ Je ne sais pas ce que cet homme prie, mais ça répond parfois.

Damien n'était pas mort. Il a bu son whisky noir, et il a commencé à devenir vraiment immonde. Yeux noirs, ventre pas normal, trucs qui sortent de lui. Plus un homme. Plus seulement un salopard non plus. Un truc.

Il a frappé Derek. Fort.

Jean a lancé de la dynamite avec des mots latins inventés ou presque. Ça a marché, donc je ne vais pas trop critiquer. Damien a volé dans les décombres, et ça sentait les fruits pourris. Cette odeur-là, je ne veux plus jamais l'avoir dans le nez.

* *

Sasha est remontée avec Henry Rhodes. Vivant. Dans un état à faire vomir, mais vivant. Il parlait d'Abigail, encore dans une grotte. Donc on n'a pas fini.

À un moment, Sasha s'est retrouvée trop près de Damien. Elle regardait le monstre comme un médecin regarde un cas impossible. C'est bien, la science, mais quand la science peut vous attraper par le col, il faut courir. Robert est arrivé avec son bras monstrueux et a frappé Damien assez fort pour l'écarter. Ça, c'était utile.

Je suis allée chercher Sasha. Je lui ai tendu la main. J'ai dit quelque chose comme « venez avec moi si vous voulez vivre ». Pas original, mais efficace. On a pris Henry avec nous. Je suis montée à cheval avec eux. Le cheval a tenu. Brave bête.

* *

Jean, pendant ce temps, a trouvé un camion de l'université Miskatonic. Il l'a démarré comme s'il savait conduire. Ce qui est inquiétant, parce que jusqu'ici, Jean et les véhicules, ce n'était pas exactement une histoire d'amour. Là, pourtant, il a géré.

Ensuite, la ferme a vraiment commencé à partir en enfer. Damien ou ce qu'il restait de lui a pris feu. Il a soulevé la voiture où il restait de la dynamite. Robert l'a frappé avec son bras, la voiture a été projetée et ça a explosé. La moitié de la maison est partie. Le cheval a failli paniquer, mais je l'ai tenu. Je ne sais pas comment. Je crois que je lui ai plus fait peur que l'explosion.

→ Robe encore fichue. La quatrième.

Derrière nous, il y avait autre chose. Une forme, un épouvantail peut-être, entouré de rats, d'insectes, de mouches, de toutes les saloperies possibles. Le sol bougeait. Les cadavres étaient bouffés. La ferme brûlait. Les champs de maïs prenaient feu comme de la paille sèche.

J'ai crié qu'on se retrouvait chez les Jarvais et j'ai foncé vers l'est.

Le cheval était terrorisé. Moi aussi, mais moi je pouvais mentir. J'ai tenu les rênes, Sasha et Henry avec moi, et on a filé.

* *

Le camion de Jean suivait. Il a failli partir en deux roues. Robert et Derek ont tenu à l'arrière. Robert a trouvé un jerrican et l'a balancé. Feu partout. Derek a lancé de la dynamite. Pour une fois, tout le monde a eu la même bonne idée : mettre assez de feu et d'explosif entre nous et ce qui nous suivait.

On a atteint les Jarvais.

Derrière, les Karmody brûlaient.

Henry était vivant. Sasha aussi. Derek tenait encore debout, plus ou moins. Robert avait toujours son bras impossible. Jean avait son cigare et cette tête insupportable de type qui va dire qu'il avait tout prévu.

Moi, je sais surtout une chose : Abigail est encore dans la grotte.

Et après ce qu'on vient de voir, je n'ai aucune envie d'y aller.

Donc évidemment, on va y aller.

— Béatrice
Note : robe ruinée, Thompson toujours en main, Henry sauvé, Robert avec un bras pas humain, Sasha avec des pustules en moins, Jean qui se prend pour un héros. Et une grotte qui nous attend. Demain.