Journal de bord de Jean Cotentin

Dossier : Blackwater Creek

Entrée V — « Où l'on voit qu'un homme seul peut encore négocier avec le destin »

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Je n'ai jamais prétendu que le monde était juste. Je l'ai souvent espéré, parfois invoqué, et plus souvent encore j'ai feint de le croire pour ne pas sombrer dans le ridicule désespoir des esprits ordinaires. Mais Blackwater Creek ne laisse plus beaucoup de place à l'espérance. Ici, même les arbres semblent connaître votre nom, même l'eau paraît digérer les hommes avant de les avoir noyés.

Je sortis donc des flammes persuadé d'avoir perdu mes compagnons. Oui. Perdus. La forêt s'était refermée derrière eux avec cette voracité que l'on prête d'ordinaire aux enfers. Je n'entendais plus leurs voix. Je ne voyais plus leurs silhouettes. Il ne restait que le feu, les cendres, l'odeur de chair brûlée et cette certitude terrible : j'étais seul.

Je rejoignis la voiture. Non par lâcheté, comme certains esprits malveillants pourraient le murmurer, mais parce qu'un survivant doit survivre avant de témoigner. Il faut bien qu'une conscience demeure lorsque la nuit dévore les autres. J'étais cette conscience. Boiteuse, certes. Sale, certes. Terrifiée, peut-être. Mais vivante.

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Puis je les revis. Sasha, Derek, Béatrice, Robert. Debout. Pas indemnes, loin de là, mais vivants. Robert semblait tenir par quelque miracle brutal. Béatrice avait l'allure d'une princesse insultée par la boue elle-même. Derek observait déjà comme si chaque catastrophe pouvait devenir une colonne dans un journal. Sasha gardait cette maîtrise qui me fait parfois croire qu'elle dissèque le monde même quand il respire encore.

Le soulagement aurait pu être beau. Il fut froid. Je compris rapidement que, de leur côté, ils m'avaient cru mort ou m'avaient imaginé fuyant seul. Je n'eus pas la force de dissiper tout à fait ce malentendu. Il y a des vérités qu'on prononce mal quand on tremble encore.

Nous regagnâmes le village et nous arrêtâmes chez Baxter. Les autres entrèrent dans la boutique. Moi, non. Je restai dans la voiture.

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Je les regardai s'éloigner, silhouettes usées, sales, décidées. Je vis la porte de Baxter se refermer sur eux. Et là, seul dans l'habitacle, entouré par le silence de la mécanique et l'odeur persistante de fumée, je fis ce qu'un homme de raison fait lorsque la raison ne suffit plus. Je priai. Pas le Dieu de nos églises. Pas ce Christ local que Dick semble avoir remplacé par une Mère de cauchemar. Non.

Je priai Marlène.

Marlène, ma déesse. Mon étoile privée. Ma patronne des routes, des fuites honorables, des moteurs qui toussent encore, des virages pris trop tard et des lâches qui veulent devenir braves juste assez longtemps pour ne pas mourir honteusement. Je lui demandai de me garder debout. Je lui demandai aussi, je l'avoue, de ne pas me laisser finir ici, dans ce village de maïs malade, de whisky contaminé et de paysans qui parlent de leur Mère avec des yeux de noyés.

· · ·

Les autres sortirent finalement. Ils avaient acquis vêtements, allumettes, dynamite, et je ne sais quelles informations, car je n'avais pas assisté à leur conversation. Je vis des regards, des gestes, cette agitation particulière qui précède toujours les décisions mauvaises.

Puis je vis Baxter. Il quittait la boutique avec des bidons d'essence. Cela, je le compris. L'essence, à Blackwater Creek, c'est plus qu'un liquide. C'est la possibilité du départ. C'est la lumière. C'est la vitesse. C'est la liberté moderne opposée à la boue primitive. Et voilà que Baxter s'en allait avec les bidons, sous l'impulsion manifeste d'un plan auquel je n'avais pas été convié.

Je le suivis. Discrètement, autant que peut l'être un homme blessé, nerveux et persuadé que la campagne entière le regarde. Je retrouvai Baxter avant qu'il ne se débarrassât de cette précieuse essence. Quelques mots. Un peu d'argent. Une négociation propre, presque civilisée. L'essence changea de destin.

J'en profitai pour obtenir une arme. Je ne m'en cache pas. Dans un pays où les hommes vous accueillent avec des fusils et où les champs enfantent des horreurs, il serait inconvenant de voyager les mains vides.

· · ·

Je ne savais pas ce que les autres préparaient exactement. Je savais seulement que Béatrice avait parlé, ou laissé entendre, qu'il fallait peut-être faire sauter le barrage. Et sur ce point, son intuition rejoignait la mienne.

Le barrage. Toujours le barrage.

L'eau détournée, le maïs hypertrophié, le whisky, les pustules, les bêtes malades, les rêves, les voix, cette Mère qui palpite dans les esprits faibles : tout semblait revenir à cette blessure faite au cours naturel du monde.

Je retournai donc vers la ferme des Gervais. Là, j'appris que mes compagnons étaient partis chez les Carmody. Chez les Carmody. Bien sûr. Ils étaient allés droit vers les hommes armés, la boue, l'alcool et le cœur terrestre de cette infection. Je ne savais pas ce qui leur arrivait. Je ne pouvais pas le savoir. À cet instant, ils étaient pour moi des silhouettes déjà engagées dans un gouffre.

Je découvris également la dynamite qu'ils avaient cachée. Dans la paille. La dynamite. Dans la paille. Je ne sais quelle muse de l'absurde préside aux décisions collectives de notre groupe, mais elle a beaucoup d'influence.

· · ·

Je récupérai la caisse. Mon intention était simple. Limpide. Presque pure. Aller au barrage. Le faire sauter.

Si Béatrice voulait noyer cette maudite production, si Sasha voulait interrompre la chaîne de contamination, si Derek voulait une conclusion digne d'un article et Robert une action nette, alors j'allais offrir au monde ce qu'il réclamait depuis le début : une rupture.

Je pris la route. La voiture avançait. L'essence battait dans son réservoir comme un second cœur. La caisse de dynamite reposait près de moi avec la solennité d'un autel portatif. Je sentais sur moi le regard de Marlène.

Puis, au loin, une explosion. Puis une autre.

Je ne savais pas que Robert venait de perdre son bras. Je ne savais pas que Sasha avait retrouvé Rhodes. Je ne savais pas que Béatrice et Derek tenaient des armes face aux Carmody. Je ne savais pas que la ferme était en train de devenir un théâtre de sang.

Je savais seulement ceci : mes compagnons étaient chez les Carmody. Moi, j'allais vers le barrage. Et Blackwater Creek allait apprendre que Jean Cotentin, même seul, même blessé, même tremblant, sait parfois choisir le geste le plus spectaculaire.

Tout cela sent l'occulute.

Et l'occulute, parfois, mérite une caisse de dynamite.

J. Cotentin
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Journal caché de Jean Cotentin

à n'ouvrir sous aucun prétexte — sauf si je meurs, et encore

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