Journal de bord de Jean Cotentin

Dossier : Blackwater Creek

Entrée IV — « La forêt, le feu et la fuite »

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Au matin blafard de Blackwater Creek, je me suis tenu, droit et superbe, au milieu de la place du village, tel un phare de civilisation dans un marécage d'ignorance, de boue et de pestilence. Une bruine mélancolique tombait sur nous, les enfants du lieu erraient pieds nus autour d'une pompe souillée, marqués de pustules inquiétantes, et l'air lui-même semblait battre d'un cœur étranger. J'ai immédiatement su que nous étions arrivés à un seuil.

Tout cela sent l'occulute.

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Très vite, la Providence, qui aime à se manifester par mon entremise, nous offrit de nouveaux signes. Parmi les effets du malheureux Rhodes, nous découvrîmes des notes, une carte, des écrits troublés, et surtout des photographies impossibles. Un homme jadis mutilé s'y montrait ensuite intact, comme si la chair avait cédé devant une force supérieure. Tandis que les autres bredouillaient des hypothèses terre-à-terre, j'ai, pour ma part, reconnu l'évidence : nous n'étions plus dans le domaine du simple crime, mais de l'abomination.

Nous consultâmes ensuite une vieille femme du village, gardienne flétrie de vérités qu'elle n'osait dire tout haut. Son regard, ses hésitations, sa peur palpable du shérif et de ce qui rampe derrière les façades décrépites, tout cela parlait davantage que ses mots. J'ai tenté de la rassurer par des méthodes que certains esprits étroits jugeront peut-être "théâtrales", mais l'Histoire montrera qu'il faut parfois brusquer les âmes pour les sauver. Hélas, le peuple ne comprend pas toujours les gestes des initiés.

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Nous avons alors gagné la forêt, guidés par une carte à demi secrète, jusqu'à un ancien site de fouille. Là reposaient les vestiges d'un cimetière indien, des os altérés, un filet d'eau noire, une végétation gonflée d'une vitalité obscène. Je n'eus besoin que d'un regard, d'un monocle ajusté avec grâce, pour conclure : ce lieu avait été profané, et quelque chose y avait répondu.

Tout cela sent l'occulute.

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C'est alors que la forêt elle-même se dressa contre nous. Oui, littéralement. Un arbre se referma sur le brave Robert comme une main de bois possédée par une volonté infernale. Tandis que mes compagnons hésitaient entre panique et confusion, j'ai agi. Poudre consacrée, invocations en latin, torche brandie comme un cierge de guerre : je me suis avancé face au démon sylvestre sans trembler. Et l'on ne pourra nier ceci : mes interventions ont ébranlé la créature.

Il y eut ensuite, je le confesse, un embrasement d'une intensité remarquable. Que quelques esprits malveillants parlent "d'accident" ne change rien à la vérité supérieure : le feu est l'ennemi naturel des souillures. Si le bois impur a brûlé, c'est qu'il devait brûler. Si nous fûmes dispersés dans la confusion, c'est le prix que les héros paient lorsque les forces obscures, acculées, déchaînent leurs dernières convulsions.

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Je sortis des flammes en boitant, certes, mais digne, le monocle remis en place, tel un survivant revenu des Enfers. Derrière moi, le brasier dévorait la forêt et, dans ce tumulte de feu, de fumée et de branches hurlantes, je ne vis plus personne. Ni Derek, ni Béatrice, ni Sasha, ni Robert. Rien. Seulement le fracas de l'incendie, et cette certitude glaciale qu'ils avaient été engloutis.

Je n'avais plus qu'une seule option : gagner le point d'eau, m'éloigner du front des flammes, et trouver refuge là où le feu recule. J'ai donc pris cette direction, seul, blessé, couvert de suie, portant déjà le poids des morts sur mes épaules.

Nous avons peut-être été vaincus ce jour-là, mais je demeure le témoin. Le dernier. Celui qui écrira ce que Blackwater Creek cache sous sa boue, ses fruits pourris et ses sourires malades. Et je l'écris ici avec gravité : la forêt n'est pas seulement malade. Elle est habitée. Quelque chose y pousse, y pense, y boit, y appelle.

Tout cela sent l'occulute.

J. Cotentin
J·C
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à n'ouvrir sous aucun prétexte — sauf si je meurs, et encore

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