■ Carnet de terrain Notes personnelles — usage interne uniquement
Terrain / Brouillon
Carnet de terrain — Derek Pearson
Blackwater Creek — Village / Forêt / Site de fouille
Entrée 4 — La forêt, les arbres et Jean qui fait sauter tout

Huit heures du matin, Blackwater Creek. Bruine légère, boue partout, odeur de fruit tourné, et une impression générale de village qui a raté son rendez-vous avec la civilisation. Les enfants traînent près de la pompe à eau, pieds nus, déjà couverts de lésions que personne ici ne semble trouver anormales. À ce stade, j'aurais préféré une simple affaire de disparition. On a visiblement mieux.

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Le premier vrai truc utile de la matinée, ce sont les notes de Rhodes. Ou plutôt ce qu'il en reste : une carte grossière, des indications de fouille, la trace d'un premier camp, puis la mention d'un changement de site. Ajoutez à ça des griffonnages de plus en plus incohérents — notamment « maman » répété à l'obsession — et des vêtements qui sentent le pourri avec une espèce de résidu noir. Le portrait psychologique se précise : Rhodes n'allait pas bien avant de disparaître.

Il y avait aussi les photos. C'est probablement ce qui me dérange le plus. Un homme lié aux fouilles, connu pour avoir perdu une jambe, apparaît ensuite sur un cliché plus récent avec les deux. Pas « mieux rétabli ». Pas « pris sous un angle flatteur ». Non. Les deux jambes. J'aimerais avoir une explication rationnelle prête à servir. Je ne l'ai pas.

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On a ensuite interrogé une vieille du village pour comprendre la carte. Elle avait peur. Pas la peur vague des gens qui vivent mal. Une vraie peur. Réflexe vers la maison du shérif, fils parti bosser chez les Carmody, fils changé depuis, peu d'envie d'en dire plus. À ce moment-là, Jean a décidé de jouer les grands exorcistes de foire. Résultat : il a surtout réussi à terroriser une vieille dame déjà au bord de la rupture. Béatrice l'a giflé. Pas assez fort, à mon avis.

Le groupe a débattu longtemps entre barrage, dynamite, Baxter, Carmody et camp de fouille. Pour une fois, la meilleure décision a fini par sortir : aller voir le camp avant de perdre plus de temps dans ce village. En voiture jusqu'au pont, puis piste dans la forêt. Sasha et moi avons repéré l'entrée sans trop de mal.

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Le site lui-même ressemblait à une fouille abandonnée en mauvais rêve : tranchées, restes de campement, pointes de flèche, tessons, ossements, eau noire, végétation hypertrophiée. Selon toute probabilité, on était sur un ancien site funéraire indien. On n'a pas eu le temps d'aller beaucoup plus loin.

J'ai entendu quelque chose avant les autres. Un bruit qui n'avait rien à faire là. Puis Robert s'est fait prendre par un arbre. Oui, écrit comme ça, ça paraît idiot. Si je le tape tel quel dans un article, aucun rédacteur en chef ne l'imprime. Pourtant c'est bien ce qui s'est passé : branches enroulées, pression, liquide noir, mobilité anormale. L'arbre n'était pas « comme vivant ». Il attaquait.

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La suite a été une démonstration parfaite de ce qu'est ce groupe quand il est sous pression. Robert s'est débattu comme un damné. J'ai essayé de le tirer et de couper ce que je pouvais. Béatrice a alterné entre sarcasme et efficacité réelle. Sasha était en plein décalage de perception. Et Jean, fidèle à lui-même, a commencé à jeter de la poudre en criant du latin de contrebande. Le pire, c'est que sa poudre a semblé produire un effet.

Je déteste écrire cette phrase.

Et ensuite Jean a fait sauter la forêt.

Je simplifie à peine. Mauvaise torche, mauvaise poudre, mauvais angle, mauvaise idée. Explosion. Projection. Incendie. Séparation du groupe. Plusieurs arbres en plus. Robert a encore pris cher. On a fini par fuir vers la rivière, coupant à travers le fourré comme on pouvait. À un moment, selon ce que j'ai vécu, il n'y avait plus de plan, juste une direction : loin du feu, loin des branches.

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On s'en est sortis. C'est déjà beaucoup. Mais le bilan n'est pas bon : blessés, épuisés, presque rien tiré de la tente, rien fouillé à fond, et toujours pas de Rhodes ni d'Abigail. En revanche, on sait maintenant une chose :

La forêt autour de Blackwater Creek ne se contente pas de cacher quelque chose. Elle participe.

Jean, lui, n'est pas ressorti de l'explosion avec nous. Dans le chaos, la fumée et le feu, on l'a perdu. À ce stade, je le crois mort dans l'incendie, ou repris par cette saloperie de forêt. Je n'ai pas de meilleure formule.

Et si le whisky Carmody continue vraiment à rendre des forces, alors ce village est encore plus foutu que prévu.

— Derek Pearson
Reporter. L'article ne s'écrit plus tout seul — il brûle avec le reste.