Blackwater Creek, matin gris, boue jusqu'aux chevilles, odeur de cochon brûlé.
* * *On a commencé la journée en expliquant à des fermiers pourquoi leur porc de compagnie, couvert de pustules et devenu fou, venait d'être réduit en charbon. Ambiance locale. Robert était censé être l'homme le plus mal en point du groupe. Quelques minutes plus tôt, il avait le ventre ouvert. Quelques minutes plus tard, il allait déjà mieux. Pas « ça saigne moins ». Mieux. Trop mieux. Le genre de mieux qui fait taire une pièce.
Sasha a immédiatement voulu transformer ça en cas d'étude. Jean, ce qui n'arrive pas si souvent, a eu un bon réflexe : empêcher qu'on découpe un type encore vivant dans une grange trempée. Je note aussi que Béatrice boite, mais garde suffisamment de sang-froid pour rester la plus utile d'entre nous dans une conversation. À ce stade, ça devient une constante.
* * *De mon côté, j'ai connu un moment assez flou. Isolement, pluie, malaise, puis réveil.
Ensuite plus rien de normal : plus de froid, plus de fatigue, plus ce manque que je traînais depuis un moment.
Le shérif m'a proposé du whisky plus tard et, contre toute logique, j'ai refusé sans effort.
Les fermiers Jarvey nous ont servi un petit déjeuner et des histoires de miracles ruraux : dents qui repoussent, vue qui revient, vigueur retrouvée. Ils relient tout ça au ruisseau revenu à la vie. Ils accusent les Carmody, qui détournent l'eau avec un barrage, font pousser un maïs déraisonnable et vendent du whisky à tout le monde, y compris au shérif. Jusque-là, j'aurais pu en faire un papier sur la superstition, l'alcool et la misère.
Puis on a rencontré le shérif.
Ivre, bavard, inutilement satisfait de lui-même, et pourtant instructif. Il ne parlait plus comme un représentant de l'ordre mais comme un fidèle contaminé. Il a évoqué « la Mère » comme une puissance vivante, meilleure que Jésus, présente dans les corps, dans l'eau, dans les battements. Il voulait visiblement qu'on s'occupe des Carmody à sa place. En échange, il a fini par laisser tomber les seules choses intéressantes : un barrage, un site de fouille dans les bois, et la possibilité que Rhodes se soit procuré des explosifs chez Baxter Goods.
J'ai sorti mon calepin quand il a commencé à délirer sur la Mère. On tient peut-être une histoire. Ou une fosse commune.Reporter. L'article est peut-être déjà en train de s'écrire tout seul.