■ Carnet de terrain Notes personnelles — usage interne uniquement
Terrain / Brouillon
Carnet de terrain — Derek Pearson
Blackwater Creek — Ferme des Jarvais
Entrée 2 — Le whisky, la ferme, et le sanglier

Reprise de route de nuit vers Blackwater Creek. Temps mauvais, route mauvaise, ambiance pire. La campagne devient trop verte, trop épaisse, presque obscène. Odeur de fruits pourris dans l'air. Certains ont l'air de ressentir plus que ça. Moi, j'ai surtout noté qu'on avançait vers un trou perdu où personne de sain d'esprit ne voudrait habiter.

* * *

Ensuite, j'ai pris des phares en pleine figure. Cécité temporaire. Très pratique, évidemment. Sasha a fait ce qu'elle a pu. Pendant que je clignais des yeux comme un imbécile, on est tombés sur un vendeur de whisky et de poisson installé au bord de la route, dans sa cabane. Genre de détail qui, dans un article, passerait pour trop gros pour être crédible.

Le type était ivre, mais pas seulement. Peur ancienne, peur solide. Il nous a parlé du pasteur qui fait aussi shérif, devenu bizarre, et des Carmody qu'il valait mieux éviter. Il a surtout vendu son whisky comme s'il vendait du salut. Mauvais signe. Très mauvais signe.

Le produit sentait trop bon pour être honnête. Je l'ai bu. Je me suis senti mieux. Ça aussi, c'est un mauvais signe. * * *

Arrivée au village vers l'aube. Pas vraiment un village, plutôt un endroit qui a oublié de mourir proprement. Fenêtres fermées, portes closes, petite église, de la boue partout, des chiens, personne dehors sauf un type qui prenait du bois. Lui, au moins, a été clair : pas de whisky Carmody, pas de réveil du pasteur-shérif, et pour dormir, soit une veuve qu'on ne voit plus, soit la ferme des Jarvais. Même Jean a compris que la veuve à cinq heures du matin n'était pas une bonne idée.

On a marché jusqu'à la ferme. Le maïs est trop haut. Vraiment trop haut. Pas "bonne récolte" trop haut. "Ça ne devrait pas exister" trop haut. Au bout : grand feu sous la pluie, bâtiments dispersés, ferme isolée. On y a rencontré le vieux Pete, qui parlait avec une bouche presque inutilisable, encombrée de masses noires. Il crachait une matière sombre. Sasha a dû voir les détails mieux que moi, mais à l'œil nu c'était déjà assez pour couper l'envie de dormir.

* * *

On s'est quand même couchés dans la grange. Mauvaise décision, mais raisonnable au moment où on l'a prise.

J'ai rebu du whisky. Je note le fait, parce qu'il ne m'a pas semblé complètement volontaire.

Après ça, ça se brouille un peu. Bruits. Cris. Quelque chose comme un rêve, ou pas un rêve. Puis la porte qui explose et un sanglier impossible qui entre.

La suite a été un mélange de boue, de tirs, de feu, de hurlements et d'improvisation. Robert a été solide, même quand le sanglier l'a presque ouvert en deux. Béatrice a eu l'idée qui a changé le combat : le feu. Sasha a fait de son mieux au milieu d'une panique très humaine, et je dis ça sans ironie. Jean a fait du Jean, ce qui, étrangement, a parfois une utilité tactique.

J'ai fini par me jeter sur la bête au couteau.

Je ne vais pas broder : je me sentais anormalement bien à ce moment-là. Trop bien.

Encore ce foutu whisky, probablement.

Le sanglier a fini par tomber. Les gens de la ferme sont sortis ensuite, armés et terrifiés. Ils ont parlé de "Brutus". Ils avaient l'air de parler d'un animal familier devenu autre chose.

C'est peut-être la meilleure définition de Blackwater Creek pour l'instant : un endroit où ce qui est familier tourne mal. * * *

Hypothèse de travail : la source n'est pas seulement humaine. Mais les humains, ici, boivent déjà le problème.

— Derek Pearson
Reporter, et visiblement désormais testeur involontaire d'alcool de contrebande dans des affaires qui le dépassent