Nous voulions simplement atteindre Blackwater Creek.
En soi, ce n'était déjà pas une perspective réjouissante, mais la nuit, la pluie et l'état de la route ont donné à notre arrivée quelque chose de franchement lugubre. L'air lui-même paraissait gâté. Il y flottait une odeur de fruits trop mûrs, presque fermentés, mêlée à la boue et à l'humidité.
* *Nous avons eu ensuite cet incident idiot et brutal avec des phares en sens inverse, qui ont pratiquement aveuglé Derek. Sasha a fait ce qu'elle a pu pour le remettre d'aplomb, et c'est dans cet état assez déplorable que nous sommes tombés sur cet homme au bord de la route, installé dans une masure, à vendre du poisson et du whisky.
Le whisky Carmody qu'il nous a montré m'a immédiatement déplu. Non parce qu'il sentait mauvais, mais précisément parce qu'il sentait trop bon. C'était une odeur séduisante, presque insistante.
Je n'ai pas confiance dans ce qui cherche à séduire si facilement.
* *Quand nous sommes enfin arrivés à Blackwater Creek, le lieu a confirmé les pires impressions. Tout était fermé. Les maisons semblaient tassées sur elles-mêmes. Il y avait des chiens, de la boue, presque personne, et surtout cette odeur. Cette même odeur que le whisky, répandue dans tout le village.
Nous avons parlé à un homme qui sortait chercher du bois. Il s'est montré prudent. Lui aussi rejetait le whisky Carmody, qu'il disait maudit. Il nous a proposé deux refuges : la maison d'une veuve absente depuis un certain temps, ou la ferme des Jarvais. À cette heure-là, aller frapper chez une veuve absente avait quelque chose d'assez peu engageant.
* *Le trajet à pied jusque-là n'a rien fait pour me rassurer. Le champ de maïs bordant le chemin était d'une hauteur absurde.
La ferme s'organisait autour d'un grand feu qui brûlait malgré la pluie. C'était déjà étrange. L'accueil du vieux Pete l'était davantage encore. L'homme parlait très mal, comme si sa bouche ne lui appartenait plus tout à fait, et il crachait une matière noire que Sasha a examinée avec toute l'attention professionnelle possible.
Nous avons pourtant accepté de dormir dans la grange, faute de meilleure option. Mais le repos n'a pas duré.
* *Je n'ai pas d'autre mot qu'abomination. C'était un sanglier, oui, mais comme passé au travers de quelque maladie infernale. Une masse de chair déformée, couverte d'excroissances, de pustules, de bave noire.
Le combat qui a suivi a été affreusement confus. C'est en sortant par la fenêtre que je me suis blessée à la cheville, ce qui ne m'a pas tant fait souffrir que mis d'une humeur exécrable.
Le moment décisif, il faut bien l'admettre, est venu de moi. Dans un mouvement qui tenait autant de l'instinct que d'une certaine grâce, j'ai glissé dans la boue, récupéré mon poisson au passage, puis j'ai fiché ma torche dans l'arrière-train de cette abomination.
La scène avait quelque chose d'à la fois grotesque et grandiose.
La bête s'embrasa soudain dans un hurlement effroyable.
À partir de là, nous avons enfin cessé de subir. Robert a continué de tirer malgré une blessure effroyable. Derek, dans un élan presque inquiétant, a fini par se jeter sur la créature au couteau. Et, finalement, ce monstre est tombé.
* *Je retire de cette nuit plusieurs certitudes.
- Blackwater Creek est un lieu profondément vicié.
- Le whisky Carmody a quelque chose de mauvais au sens le plus complet du terme.
- Lorsqu'un sanglier démoniaque charge dans une grange, il est utile de garder son sang-froid et une torche à portée de main.