Journal de bord de Jean Cotentin

Dossier : Blackwater Creek

Entrée I — « Tout cela sent l'occulute »

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Je consigne ici, de ma main experte, les premiers événements de cette affaire, afin que la postérité sache qu'en des temps de trouble, Jean Cotentin se dressa une fois encore contre les forces obscures (et la boue, et la pluie, et les chiens).

Nous fûmes convoqués à Arkham, à l'université, par un certain Mactavish — homme nerveux, savant sans doute, mais manifestement peu rompu aux manifestations de l'invisible. Il nous parla du professeur Henry Rhodes, disparu depuis des semaines, peut-être des mois, dans une région nommée Blackwater Creek.

Déjà, à la simple évocation du nom, j'ai senti un frisson le long de l'échine.

Tout cela sent l'occulute.

Mactavish nous remit une lettre de Rhodes. Une lettre étrange. Trop étrange. Le ton n'était pas celui d'un homme sain d'esprit. Il y était question de retards, de fouilles, de gens hostiles, et d'un refus presque paniqué qu'on lui envoie de l'aide.

Un homme qui refuse l'aide… alors qu'il est en danger ? Soit il cache quelque chose. Soit il est déjà sous influence.

(Je n'ai pas voulu inquiéter mes compagnons avec cette hypothèse. Ils ne sont pas tous préparés à certaines vérités.)

Nous rencontrâmes ensuite des étudiants revenus de l'expédition. Pauvres enfants. Leur récit confirma mes pires pressentiments :

Ils racontèrent qu'il était parti seul vers les collines, emportant de la dynamite, comme appelé par quelque noir dessein. Une fuite en avant. Une obsession. Un signe classique de corruption mentale ou tellurique.

Je notai tout cela avec gravité.

Sasha se montra attentive et posée, d'un grand secours dans les échanges. Derek Pearson observait avec prudence (et une certaine méfiance, que je choisis d'interpréter comme de l'admiration contenue). Béatrice avait l'œil vif, prête à l'action. Robert Hendrick, quant à lui, gardait ce mélange de solidité et d'agacement qu'ont souvent les hommes rationnels quand ils se trouvent, sans le dire, dépassés par des forces qu'ils ne comprennent pas.

L'université nous fournit une automobile et de quoi partir en mission. Nous prîmes la route vers Blackwater Creek.

Le voyage eût pu être banal.

Il ne le fut pas.

La route était mauvaise, la pluie s'invita, la visibilité baissa, et bientôt — panne. La voiture nous abandonna au plus mauvais moment, comme si une volonté invisible avait choisi de nous immobiliser.

On s'agita, on poussa, on chercha à réparer. Je contribuais par ma présence, mon diagnostic énergétique, et plusieurs encouragements ciblés.

Puis les bruits commencèrent.

Des grondements dans la nuit. Des pattes. Des souffles. Des chiens.

Mais non point des chiens ordinaires. Leur agressivité, leur insistance, la lueur dans leur comportement — tout indiquait une agitation contre nature. L'un d'eux fondit sur nous.

Par réflexe (et par maîtrise), je me mis en posture rituelle et projetai ma poudre ectoplasmique, tout en récitant une formule de contention en latin ancien — ou approchant :

« Tenebrae canis… occultum… euh… spiritus canidae… recede ! »

L'effet fut immédiat. La bête fut saisie d'un trouble, comme frappée dans ses nerfs mêmes, déstabilisée par l'onde vibratoire de mon incantation.

Je l'avais affaiblie. Mes compagnons purent alors reprendre l'avantage.

Béatrice se montra remarquable dans la riposte. Un chien fut abattu, un autre repoussé. Le combat fut bref, violent, chaotique — à l'image des premières escarmouches contre l'inconnu.

Hélas, Derek fut blessé.

Sasha prit rapidement les choses en main pour les soins, avec un calme professionnel que je dois saluer ici. J'apportai, pour ma part, le soutien spirituel nécessaire et quelques passes de protection (discrètes, pour ne pas attirer l'attention d'éventuelles présences).

Finalement, contre toute attente — ou grâce à ma détermination, ce qui revient souvent au même — la voiture repartit.

Et alors que nous reprenions la route, une étrange petite musique s'éleva de l'autoradio. Un air léger. Presque innocent. Au milieu de la nuit, de la pluie, du sang et de la peur.

Je n'aime pas cela.

Les forces obscures ont parfois le goût de l'ironie.

· · ·

Nous sommes arrivés à Blackwater Creek.

Je sens que ce n'est que le commencement. L'air est lourd. La terre semble malade. Et quelque chose, dans cette région, observe peut-être déjà notre arrivée.

Je vais garder ma poudre près de moi cette nuit.

Tout cela sent l'occulute.

J. Cotentin