J'écris vite avant de dormir (si on dort).
On a quitté Arkham ce matin — j'ai déjà l'impression que ça fait trois jours — et j'ai besoin de poser ça sur papier pendant que c'est encore clair dans ma tête.
Parce que si la suite est du même niveau, on va avoir intérêt à garder des traces.
* *On a été réunis à l'université par Mactavish pour une histoire de disparition. Le professeur Henry Rhodes ne donne plus de nouvelles depuis trop longtemps, alors qu'il était en fouilles vers Blackwater Creek.
Sur le papier : mission simple. Retrouver un professeur entêté dans un coin paumé.
Dans la réalité : dès qu'on nous a montré sa lettre, j'ai compris que ça sentait mauvais.
La lettre disait en gros : ne venez pas, tout va bien , laissez-moi tranquille. Le genre de message qui dit exactement l'inverse de ce qu'il prétend dire.
Mactavish était inquiet. À raison.
* *On a ensuite parlé avec les étudiants revenus de l'expédition. Eux, au moins, n'essayaient pas de faire semblant que tout était normal.
Ils ont raconté :
- l'hostilité des gens du coin,
- des fermiers armés venus mettre la pression,
- Rhodes qui change de comportement,
- et puis Rhodes qui finit par partir seul avec de la dynamite vers les collines.
Seul. Avec des explosifs.
Il y a des phrases qui suffisent à résumer une situation.
Je ne sais pas ce qu'il a trouvé là-bas, mais soit ça l'a rendu fou, soit ça l'a convaincu qu'il devait faire sauter quelque chose. Aucune des deux options ne me plaît.
* *Sur le groupe, premières impressions (oui, je note aussi ça) :
- Sasha : solide. Calme. Elle garde la tête froide, et dans un groupe ça vaut de l'or.
- Derek : il observe tout. Il parle moins qu'il n'écoute. Ça peut agacer certains, mais moi je préfère ça aux beaux parleurs.
- Hendrick : pratique. Quand il y a un problème concret, il se met dessus.
- Jean Cotentin : alors lui…
Il parle comme s'il écrivait ses propres affiches de spectacle.
Mais je vais être honnête : quand ça a tourné mal plus tard, son cinéma nous a au moins acheté quelques secondes.
On a pris la voiture fournie par l'université et on a roulé vers Blackwater Creek. Le trajet a mal tourné comme dans toutes les mauvaises histoires :
- route de plus en plus mauvaise,
- pluie,
- visibilité pourrie,
- et panne au moment idéal (c'est-à-dire le pire).
On était dehors, trempés, à essayer de faire repartir cette fichue caisse, avec la nuit qui tombait bien comme il faut autour de nous.
Je déteste ces moments-là. Pas parce qu'il faut agir — ça, ça va. Parce que tu sens que quelque chose va arriver et que t'as juste assez de temps pour le comprendre, pas pour l'éviter.
Et évidemment, ça n'a pas raté.
* *On a entendu du bruit autour de nous.
Des bêtes. Des chiens.
Je dis "chiens" parce qu'ils avaient la forme de chiens. Pour le reste — l'allure, l'agressivité, la manière de surgir — j'ai vu plus rassurant.
L'attaque a été rapide. Pas propre. Pas héroïque. Rapide.
J'ai fait ce que j'avais à faire : tenir, frapper, repousser. On n'avait pas le luxe de la réflexion.
Je me souviens très bien de trois choses :
- la pluie dans les yeux,
- Derek touché,
- Cotentin qui hurle du latin approximatif en jetant sa poudre.
Et le plus énervant ? Ça a eu un effet.
Pas un miracle, faut pas exagérer. Mais assez pour déstabiliser une des bêtes et nous laisser reprendre la main.
On a fini par s'en sortir. Un chien abattu, un autre repoussé. Et nous avec un blessé.
Derek a pris un mauvais coup pendant l'attaque. Il a encaissé sans faire le malin. Je note, parce que ce n'est pas si fréquent.
Sasha s'est occupée de lui tout de suite. Efficace, nette, concentrée. Quand elle travaille, on respire un peu mieux.
Hendrick a repris la voiture en main avec l'énergie de quelqu'un qui refuse de passer la nuit au milieu de nulle part à servir de repas.
Moi, j'ai surtout surveillé autour. Après ce genre d'attaque, on se fait souvent surprendre une deuxième fois.
* *La voiture a fini par repartir.
Et là, détail idiot, mais qui m'a glacée plus que je ne veux l'admettre : une petite musique à l'autoradio. Une musique banale. Presque joyeuse.
Après la pluie, les cris, le sang, l'odeur des bêtes.
Je crois que c'est ce contraste qui m'a le plus dérangée.
* *On est arrivés à Blackwater Creek.
Première impression : village fermé. Pas "timide". Fermé.
Le genre d'endroit où les gens te regardent comme si ta présence était déjà un problème. Le genre d'endroit où on sait des choses avant de te parler, et où personne ne te donnera une réponse gratuite.
Je n'aime pas cet endroit. Mais je suis contente d'y être arrivée avec ce groupe plutôt qu'avec d'autres.
On est peut-être désorganisés. On n'a pas le même langage. Entre les notes de Derek, les diagnostics de Sasha, les jurons d'Hendrick et les incantations de Cotentin, on ressemble à une mauvaise blague.
Mais quand ça a mordu, tout le monde a répondu.
Pour la suite, ça comptera.
* *Je garde mon arme près de moi cette nuit. Et si j'entends encore un chien, je ne sortirai pas sans prévenir les autres.